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Chronologie du Rwanda (1867- 1994)

Last modified: 8 mars 2010
Emmanuel Viret

mars 2010

Citer cet article

Emmanuel Viret, Chronologie du Rwanda (1867- 1994), Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 8 mars 2010, consulté le 5 février 2012, URL : http://www.massviolence.org/Chronologie-du-Rwanda-1867-1994, ISSN 1961-9898

Pendant le long XXième siècle qui débute ici à l’accession au pouvoir du dernier mwami précolonial, l’histoire de la violence politique au Rwanda emprunte deux dispositifs souvent parallèles, parfois joints : celui d’une violence de cour prolongée sous les deux républiques et celui moins connu de violences paysannes dont on saisit jusqu’à présent l’enchaînement chronologique plus que l’épaisseur des relations qu’elles sous- entendent, la trame plutôt que le tissu.

Au- delà du caractère répétitif des crises et des éléments de circonstance (contexte de guerre, mouvements régionaux de réfugiés, crise économique, transition vers le multipartisme) qui semblent sceller leur déroulement, le fonctionement quotidien du pouvoir est indissociable de la manière dont il provoque ou réagit aux crises politiques. La dynamique interne des rapports de pouvoir au Rwanda, l’âpreté de la compétition politique, l’apparition et l’extension de classes sociales liées aux régimes politiques successifs et leur rapports avec le monde rural (la population du pays està 95% paysanne) ont largement déterminé la forme et surtout l’ampleur de l’exercice de la violence. On tâchera brièvement ici d’en présenter les traits distinctifs.

 Une violence de cour : Le Mwami

Les luttes entre clans, factions, puis régions, le fossé qui sépare la lettre des hiérarchies des rapports souterrains qui les devancent et les dépassent, tout semble indiquer une permanence des voies et moyens d’exercer le pouvoir au Rwanda. Lemarchand qualifia la jeune république qu’il avait observée de « presidential mwamiship » (+Lemarchand, 1970, 269) en insistant sur la continuité du fonctionement et des codes et rituels du pouvoir. Ainsi, la révolution de 1959 n’aurait pas fondamentalement bouleversé les pratiques et les partages des postes, le pouvoir gardant la même architecture. Au centre plus qu’au sommet de ce dispositif, la personne du mwami, puis du président de la république après lui, est censée dépasser les rivalités et les clivages. Tel que le virent les premiers explorateurs européens, puis les historiens à leur suite, le Rwanda pré- colonial était féodal. Si l’usage du terme est contesté (+Chrétien, 2003, 146- 147), le caractère monarchique et centralisateur du pouvoir est unanimement reconnu. Le mwami, son roi, permettait à cette société d’exister. Par lui la vie irriguait les hommes et les choses, sur lui reposaient les saisons et les récoltes et son déclin signifiait celui du pays entier. Si lui- même n’était pas d’essence divine, il en était le réceptacle, le lieu par lequel la vie est répandue. Ce pouvoir créateur le placait au dessus des hommes (Umwami si umuntu- Le roi n’est pas un homme, est le titre de deux poésies dynastiques) et les rituels rappellaient sa qualité sacrée (+Vansina, 2001, 110). Ses alentours, la reine- mère et la cour, se disputaient l’exercice du pouvoir. Le roi y était certes le premier des chefs politiques. Mais la reine- mère disposait d’un pouvoir en principe égal au sien et pouvait créer ses propres armées. Les ritualistes contrôlaient les codes de la royauté aussi bien que les divinations auxquelles ils faisaient procèder avant chaque action d’importance. Les plus puissants des clans se disputaient les postes, les armées, les reines mères. Soucieux de ne pas s’isoler le mwami s’appuyait souvent sur des hommes qui lui devaient tout et lui étaient entièrement dévoués (+Vansina, 2001, 115). La violence du règne de Rwabugiri (1867- 1893, voir infra) reflète ce fonctionement quotidien du pouvoir et les rivalités incessantes à la cour.

« Presidential mwamiship »

La rupture annoncée par la révolution de 1959 ne met pas ces pratiques à mal : les cabinets ministériels sont répartis entre clans (+ Lemarchand, 1970, 268), les tentatives d’empoisonement révèlent les rivalités (+Reyntjens, 1985, 485), les cérémonies reprennent l’ordonancement et les danses de l’ancien régime (+Lemarchand, 1970, 265). Le contenu de l’idéologie révolutionnaire et la manière dont est perçu le personnage de Grégoire Kayibanda nuancent toutefois le tableau. Si l’on pouvait encore émettre quelques réserves sur la légèreté des oripeaux républicains et la continuité du fonctionement du pouvoir avant et après 1959, le régime de Juvénal Habyarimana grossit toutefois un peu plus les traits de l’analogie. L’idéologie du développement et ses corrolaires, la volonté affichée de dépasser l’ethnisme placent le président de la république non seulement au- dessus, mais aussi dans un autre ordre que les citoyens. Le mot désignant l’autorité (umubyeyi), nomme aussi le père, c’est- à- dire le pouvoir créateur et fécond attribué au mwami. Lors de la transition vers le multipartisme, les caricatures représentant Habyarimana lui donnent les traits et l’apparât d’un mwami (+Taylor, 2004, 79- 106). Son assassinat le 6 avril 1994, renvoie à la mort du mwami Mutara en 1959 –voir infra-, de par l’idée qu’avec sa disparition, c’est la nation rwandaise entière qui risque le chaos (+ de Lame, 1996, 305).

Cette conception du pouvoir particulièrement prégnante sous la seconde république éclaire en retour la révolution de 1959 dont la nature doit être précisée. Dans le nord du pays, la révolution fut essentiellement conservatrice. Ses partisans ne visaient pas l’abolition d’un ordre ancien, mais plutôt la restauration d’un ordre encore antérieur (++ Reyntjens, 1985, 313 ; Lemarchand, 1970, 269 ). Le nord fût en effet tardivement incorporé au royaume central, grâce au soutien décisif des colonisateurs (voir infra). Avant leur mise au pas, les petits royaumes du nord fonctionnaient de manière semblable au royaume central. Dans le nord, le « double colonialisme » (+Newbury, 1988, 53- 70) c’est- à- dire la colonisation belge superposée à celle du royaume central nyiginya fut durement ressenti. Cet irrédentisme est à l’origine de l’un des principaux conflits sous la première république, celui relatif à l’ubukonde, c’est- à- dire au mode de clientèle foncière propre au nord, dont le régime républicain réclamait l’abolition. Aussi le coup d’Etat de Juvénal Habyarimana (originaire du Bushiru, dans le nord du pays) en 1973 ne marque t- il pas seulement un changement du personnel exerçant le pouvoir, mais aussi celui d’une manière de l’exercer.

La seconde république apparaît de prime abord comme un régime pyramidal et fortement hiérarchisé du sommet à sa base. Mais la surenchère des structures formelles au sommet de l’Etat masque le caractère fantomatique des décisions : réseaux et structures parallèles (comme le Comité pour la Paix et l’Unité Nationale- CPUN- créé en 1973 et qui continue dans les faits à régir le pays après la nomination du gouvernement), reconstituent une cour où Agathe Kanziga, première dame du pays, joue le premier rôle. Il est difficile, dans cet ensemble, de se faire une idée précise du pouvoir instrumental réel dont dispose le président de la république, particulièrement à partir du début des années 1990 et de l’ouverture au multipartisme, de la même manière que Rwabugiri avait à la fois été décrit comme un roi fort et faible (+Vansina, 2001, 209- 210). La violence de cour en suit exactement les intrigues. L’exécution des dignitaires de la première république après le coup d’Etat de 1973, l’assassinat du colonel Mayuya en 1988, la fuite en Ouganda de nombreux dignitaires, dont Alexis Kanyarengwe, révèlent les rapports de force dans l’entourage du Président de la République. Mais du pouvoir et du rôle réel de ce dernier, pourtant omni- présent, on ignore encore beaucoup. Il est la pièce centrale du dispositif de transition d’Arusha qu’il s’applique méthodiquement à pourrir (voir infra), dirige une réunion où la décision est prise de distribuer des armes aux milices et à la CDR (+HRW, 1999, 171), alors même que celles- ci villipendent sa tièdeur et manifestent contre lui…

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