Accueil du site   Case Studies   La déportation des Musulmans de Georgie

Case Study:

La déportation des Musulmans de Georgie

Last modified: 28 décembre 2009
Sophie Tournon

février 2010

Citer cet article

Sophie Tournon, La déportation des Musulmans de Georgie, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 2 février 2010, consulté le 2 septembre 2010, URL : http://www.massviolence.org/La-deportation-des-Musulmans-de-Georgie, ISSN 1961-9898

La déportation des Musulmans de la région géorgienne de Meskhétie est l’une des nombreuses déportations perpétrées par le régime stalinien au cours de la Seconde guerre mondiale. Elle se produit en quelques jours, en novembre 1944, bien après que l’Armée rouge eut défait la Wehrmacht à Stalingrad et alors qu’aucune présence allemande ne menace le Caucase. Cette déportation, à l’instar de toutes les précédentes, se déroule selon un processus bien rodé. Près de 100 000 musulmans sont ainsi exilés de leur région montagneuse du sud de la Géorgie vers les lointaines républiques d’Asie centrale. Les déportés, alors qu’aucune accusation précise n’est portée à leur encontre, sont taxés de traîtres à la nation soviétique. Ils subissent l’exil, se retrouvent en liberté surveillée et sont victimes d’une punition collective héréditaire.

 A - Le contexte

Les causes de cette déportation massive sont variées et font toujours débat. Une chose est sûre : ces déportés ne sont jamais accusés de collaboration avec l’ennemi allemand. Parmi les explications avancées pour comprendre la déportation, deux faits s’imposent d’eux-mêmes. D’une part, cette population vit dans une région montagneuse frontalière de la Turquie, alliée non déclarée de l’Allemagne nazie. D’autre part, ceux qui sont déportés en tant que « Turcs, Khemchiles (Arméniens musulmans) et Kurdes » sont tous de culture musulmane sunnite et sont largement turcophones.

Seuls les « Turcs », qui forment l’écrasante majorité des déportés de Géorgie (90 %), ont un ethnonyme problématique. Ce terme imposé à l’occasion de la déportation recouvre une réalité disparate, source de débats identitaires jusqu’à nos jours (Tournon, 2006) : sont-ils Turcs ou Géorgiens ? Ces déportés désignés sous l’appellation « Turcs » puis « Turcs soviétiques » ont toujours possédé une identité ethnique problématique. Les recensements tsaristes les désignaient sous différentes dénominations : Géorgiens sunnites, Ottomans, Azerbaïdjanais. Plus tard, le simple fait qu’ils soient musulmans suffit aux autorités soviétiques à faire d’eux des alliés potentiels des Turcs, et ce d’autant plus que la frontière entre la Géorgie soviétique et la Turquie est connue pour sa porosité.

Toutefois, les intellectuels et les autorités géorgiennes les considèrent comme des Géorgiens islamisés par trois siècles de joug ottoman. C’est pourquoi, dans l’optique d’un nettoyage des frontières turco-soviétiques, le gouvernement de la République soviétique de Géorgie propose comme alternative à toute déportation le déplacement de cette population dite à risque vers l’intérieur du pays. Ce plan prévoit en outre une politique de re-géorgianisation de ces Musulmans qui ne se conçoivent pas tous Géorgiens (Mamuliâ, 1999). Mais Staline et Beria privilégient la solution de la relégation aux confins de l’URSS, avec l’assignation définitive d’une identité turque déduite de leur langue et de leur culture religieuse.

L’identité ethnique et religieuse de cette population n’explique pas tout, la situation de la Meskhétie motive aussi en partie la déportation. Les dirigeants soviétiques savent que des troupes turques sont dépêchées à la frontière avec l’URSS. Même si cette présence est plus défensive qu’offensive, Staline préfère sécuriser la frontière. De plus, il a pour projet caché l’annexion du nord de la Turquie et de ses détroits. A cette fin, le nettoyage des frontières de tout élément douteux est indispensable. Les Musulmans de Meskhétie, qui, jusqu’en 1921, ont combattu auprès des Turcs contre les chrétiens, sont dès lors condamnés comme traîtres potentiels. Seuls les Adjares musulmans, clairement identifiés comme Géorgiens et jouissant d’une république autonome, sont épargnés.

Online Encyclopedia of Mass Violence® - ISSN 1961-9898 - Edited by Jacques Semelin