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Case Study:

La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 30 juillet 2010, URL : http://www.massviolence.org/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

 A. Contexte

Pour comprendre la singularité et les particularités de la dernière dictature argentine (1976-1983), la plus cruelle expérience en matière de violation des droits de l’homme dans le Cône Sud de l’Amérique Latine, il convient de la replacer dans le contexte historique du XXe siècle argentin.

Le régime militaire, qui a débuté en 1976, n’est pas une expérience isolée mais représente le point culminant d’une série d’interventions militaires (1930-1932, 1943-1946, 1955-1958, 1962-1963, 1966-1973). On peut expliquer cette succession d’expériences autoritaires, constante de l’histoire argentine au XXe siècle, au moyen de différentes perspectives et dimensions d’analyse. En premier lieu, les analystes du système politique font appel au concept de « prétorianisme » pour rendre compte de la naturalisation de l’alternance entre partis politiques et militaires tacitement engagés dans un mouvement pendulaire entre autoritarisme et démocratie au sein du même régime politique. Dans ce schéma, les interventions militaires ne signifient pas une sortie hors du système politique, mais une option valide du jeu politique. L’alternative est validée par la « perte de foi dans la démocratie » de la majeure partie des citoyens qui soutiennent ces actions en les légitimant (Quiroga, 2004).

D’autres auteurs se sont particulièrement intéressés à la dynamique sociale, sans perdre de vue la relation État-société, et considèrent que ce processus est concomitant d’une logique ascendante de militarisation de la société et de politisation des forces armées. Ainsi, en 1930, les protagonistes du coup militaire étaient un général à la retraite et les cadets du Collège Militaire ; et en 1976, les instigateurs sont les commandants en chef de la corporation militaire (Mallimaci, 1995 : 233). C’est ce qui a permis la création de modèles de sociabilité et le partage de significations à la base d’une culture politique et idéologique qui naturalise le recours à la violence comme une forme efficace et légitime pour résoudre les conflits. Le début du siècle est inauguré par une batterie de lois destinées à discipliner la société. Ont été adoptées : en 1901 la loi 4.031 sur le service militaire obligatoire, pour « civiliser » la population masculine ; en 1902 la loi 4.144 sur la résidence, pour expulser les étrangers « dissolus » ; et en 1910 la loi 7.029 sur la défense sociale, qui interdisait les associations et/ou les réunions de propagande anarchistes et considérait le retour des expulsés comme un délit.

Progressivement, s’est installé, au fil des interventions militaires, un climat social de forte tolérance envers le traitement de « l’autre » au moyen de méthodes répressives. Déjà, au cours de l’intervention militaire qui a débuté en 1930, la « Section Spéciale » de la Police Fédérale, spécialisée dans le combat contre le communisme, a été créée ; dirigée par Leopoldo Lugones fils, elle est connue pour ses innovations techniques (usage de la gégène lors des interrogatoires des prisonniers politiques) (Funes, 2004 : 36). À partir de ce moment, la torture est devenue une modalité systématique, appliquée aussi bien aux prisonniers politiques qu’à ceux de droit commun (Calveiro, 1998 : 25). Mais la pratique répressive n’a pas été l’apanage des seules institutions pénitentiaires ; elle s’est manifestée de diverses façons dans l’espace public : en 1955, le bombardement d’un rassemblement de civils sur la place de Mai, du Palais du Gouvernement (Casa de Gobiern o ), et de la Résidence Présidentielle par 29 avions de la Marine, s’est soldé par plus de 300 morts et des centaines de blessés, dans une tentative infructueuse pour mettre fin à l’expérience péroniste. Cet évènement a entraîné l’interdiction du parti politique majoritaire pendant 18 ans. L’interdiction politique a été suivie par l’enlèvement du cadavre d’Eva Perón, la répression des dirigeants du mouvement, et une tentative de « déperoniser la société » par la force qui a entraîné jusqu’à l’interdiction par décret de prononcer le nom du dirigeant et de faire des allusions au péronisme (Calveiro, 2006 : 28).

Pour certains analystes, l’interdiction du péronisme, déclarée dans le cadre d’une expérience démocratique faiblement républicaine et pluraliste, et conformément à la croyance selon laquelle la démocratie « formelle » ne devait pas faire obstacle à la démocratie « réelle », a détruit la crédibilité de la restauration démocratique. Dans ce contexte d’érosion de la légitimité démocratique, le système politique a perdu son efficacité pour résoudre les conflits sociaux, qui se sont alors orienté vers d’autres arènes où les agents corporatifs (patronat, syndicalistes, militaires et spécialistes religieux) ont gagné en importance (Romero, 2001). Les gouvernements élus de Frondizi (1958-1962) et Illia (1963-1966), qui ont émergé de ce processus, ont dû vivre dans le « corset » d’une « liberté surveillée » agitée par une succession de pronunciamientos militaires qui ont débouché sur des coups d’État qui ont mis fin à chacune de ces périodes.

L’usage de la force corporative coexistait avec le recours à la violence comme une alternative naturelle. La résolution sanglante du soulèvement civil et militaire de juin 1956 est un autre évènement marquant de cette dynamique sociale. La rébellion péroniste, à laquelle ont essentiellement pris part des sous-officiers avec un soutien et une participation civile s’inscrivait dans le contexte effervescent d’une résistance ouvrière suffisamment organisée pour mettre en pratique tout un dispositif protestataire : grèves, sabotages de la production, actions armées. Les alliances entre les syndicalistes et les militaires ont déclenché une réponse implacable du gouvernement militaire au pouvoir, qui a décrété la loi martiale, organisé des procès expéditifs et condamné les leaders et autres suspects de rébellion à être fusillés (Rouquié, 1978 : 137). Au total, 27 personnes ont été exécutées, et le scandale connu sous le nom d’« opération massacre » a éclaté. Le journaliste Rodolfo Walsh a dénoncé l’exécution du général Juan José Valle (qui a assumé publiquement la responsabilité du soulèvement) alors que le la loi martiale était devenue caduque ; mais aussi l’exécution du lieutenant Alberto Abadie, sorti de force de l’hôpital où il passait sa convalescence, et l’enlèvement d’une dizaine d’ouvriers péronistes qui ont été conduits de chez eux à la décharge de José León Suárez pour qu’ils y soient massacrés (Duhalde, 1999 : 35). Le dévoilement de ces évènements n’a pas empêché le processus de sophistication bureaucratique de l’appareil répressif, qui a commencé à grandir, toujours plus, indépendamment du fait que les gouvernements soient civils ou militaires. Ainsi, un très grand nombre de militants péronistes ont été détenus sur la base de dispositions sécuritaires adoptées par le gouvernement Frondizi. La mesure la plus remarquable a été l’application du plan CONINTES (Choc Interne de l’État - Conmoción Interna de Estad o ) qui reconnaissait d’amples attributions aux forces armées pour combattre les « éléments » qui créaient des « troubles internes » (James, 1990 : 167). Le catalogue se distinguait par l’inclusion du « péronisme », aux côtés du « communisme » de caractère international, fiché et surveillé sans interruption mais avec une intensité variable depuis les premières décennies du siècle.

Parallèlement, dans le climat de la guerre froide, est inauguré en 1961 en présence du Président Frondizi un cours interaméricain de guerre contre-révolutionnaire dans l’Ecole Supérieure de Guerre à Buenos Aires, auquel participent des instructeurs français qui ont acquis leur expérience pendant les guerres du Vietnam, d’Indochine et d’Algérie (Rouquié, 1978 : 159). Les relations entre les militaires argentins et les instructeurs français se sont construites à la fois dans cet espace institutionnel d’échange ouvert, au siège de l’armée, et autour de relations informelles avec les officiers français rentrés clandestinement en Argentine parce qu’ils avaient fui la France pour leur condamnation à mort pour leur participation à l’OAS – Organisation de l’Armée Secrète - (Robin, 2005).

En parallèle, les relations entre les militaires argentins et américains ont été approfondies. Obéissant à la pression de l’armée, le Président Illia a signé en 1964 un traité d’assistance militaire avec les États-Unis en vertu duquel l’Argentine recevra du « matériel » pour un montant de 18 millions de dollars entre 1964 et 1965. Ce traité est venu s’ajouter aux relations d’échange doctrinaire nouées pendant les cours de l’Ecole des Amériques, ouverte en 1946.

Tant l’école française que l’école américaine ont été décisives dans la consolidation de la compétence professionnelle en matière de techniques de guerre contre-révolutionnaire.

Le coup d’État de 1966-1973 inaugure la modalité répressive de la disparition de personnes, bien qu’elle n’ait alors été utilisée que sporadiquement et sans qu’elle ne se cristallise en un modus operandi. Entre 1970 et 1972, une douzaine de disparitions ont été perpétrées ; seul un corps a été récupéré (Duhalde, 1999 : 39-40). Le régime inaugure, également, un nouveau type d’intervention : l’intervention armée n’est plus transitoire, entre un pouvoir civil et un autre, mais embrasse désormais un projet refondateur de la politique et de la société, avec des objectifs sans limite temporelle, et orientée à institutionnaliser la fonction tutélaire du corps militaire sur l’État.

En même temps, dans le climat triomphant de la révolution cubaine, la violence politique par la voie insurrectionnelle s’installe socialement comme une alternative plausible et légitime pour s’opposer à la répression militaire et mettre en oeuvre le changement social. Les organisations armées réalisent leurs premières actions entre 1968 et 1970. Pendant cette étape, ces dernières cherchent l’efficacité symbolique et l’adhésion sociale, dans le style « Robin des Bois », plus que la destruction de l’ennemi militaire. Pour cela, elles combinent un usage minimal de la violence avec une haute sélectivité de leurs objectifs, afin d’avoir une efficacité symbolique pour gagner l’appui et la collaboration du public. En ce sens, la guérilla urbaine pratiquée se différencie de la stratégie de violence au hasard et indiscriminée, caractéristique des « actions terroristes » (Gillespie, 1987 : 109), qui cherchent à semer la terreur parmi la société civile et démontrer l’incapacité de l’État à garantir la sécurité et l’ordre public.

Parallèlement, entre 1969 et 1971 se déroule un cycle contestataire ouvrier et étudiant dans le centre du pays (en particulier à Córdoba, Tucumán, Rosario et Mendoza), d’une violence peu commune. On a appelé « Cordobazo » (1969) l’explosion sociale de trois jours qui s’est soldée par 16 morts, de nombreux blessés, et plus de 2000 détenus (Rapoport, 2007 : 619). Les évènements du Cordobazo marquent le « début de la fin » du gouvernement du général Juan Carlos Onganía ; mais c’est en fait les répercussions sociales de l’assassinat du général à la retraite Aramburu, en juin 1970, commis par l’organisation politico-militaire Montoneros, qui y a définitivement mis fin. Onganía a été déposé par le haut commandement militaire, dix jours après l’assassinat. Le changement de Président de la République (le général Roberto Levingston a remplacé le général Onganía) a été suivie d’un changement de politiques, avec l’adoption de mesures d’ouverture et de libéralisation du régime.

Online Encyclopedia of Mass Violence® - ISSN 1961-9898 - Edited by Jacques Semelin