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Case Study:

La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 27 août 2014, URL : http://www.massviolence.org/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

Dans le champ des sciences sociales, la puissance analytique du concept de « génocide » pour rendre compte de la violence de masse au cours de la dernière dictature est un débat encore ouvert.

Parmi ceux qui soutiennent la pertinence du concept de génocide pour le cas argentin, Daniel Feierstein, que l’on a mentionné ci-dessus, est l’une des références les plus prolifiques. L’auteur développe une argumentation complexe dans plusieurs livres et publications où il justifie la pertinence du concept.

Tout d’abord, il considère que la qualification de « groupe national » est valide dans le cas argentin et allègue que les responsables militaires se sont donnés pour objectif de détruire une trame de relations sociales dans le but de réaliser une modification substantielle capable d’altérer la vie de l’ensemble de la société. En second lieu, il suppose que la Convention sur la Prévention et la Répression du Crime de Génocide inclut le « groupe racial » en s’appuyant non pas sur les différences attestées entre les races mais sur la construction imaginaire du concept de race en tant que métaphore de construction de l’altérité. A partir de là, il réalise un exercice d’analogie entre la conception biologisante du génocide nazi, fondé sur les différences raciales des individus, et le caractère « dégénéré » que revêtaient les actions du dénommé « délinquant subversif » aux yeux des autorités militaires :

« Le délinquant subversif se caractérise par une série d’actions d’ordre socio-politique – qui ne sont pas individuelles, mais essentiellement collectives – mais, de même que les juifs et les gitans pour les nazis, les conséquences de leurs actions présentent un caractère de dégénérescence qui renvoie à la métaphore biologique ; celles-ci appellent un traitement d’urgence pour séparer ce qui est sain de ce qui est malade et rendre la santé au corps social, via une thérapie répressive maximale qui sera, à son tour, secrète, illégale et extensive (…). Les victimes du génocide en Argentine se caractérisent directement par leur militantisme (dans le sens large du terme), depuis le dirigeant politico-militaire des organisations armées de gauche jusqu’au délégué syndical de l’usine, du membre d’un centre d’étudiants secondaire au voisin promoteur de l’association de quartier » (Feierstein, 2006 : 30).

Enfin, Feierstein rapproche le « groupe politique » - non mentionné par la Convention – du « groupe religieux » qui sont tous deux des « systèmes de croyances ». Il analyse le génocide argentin comme une bataille idéologique qui a des caractéristiques religieuses, du fait de l’implication de l’église catholique, et de la définition du régime génocidaire en fonction de l’axe de l’Occident chrétien. C’est pourquoi le terme de « génocide religieux » serait bien plus conforme à ce qui s’est passé que la définition du « politicide » ou génocide politique.

Pour l’auteur, la puissance de la catégorie « génocide » repose sur la possibilité de montrer :

« L’existence d’un fil conducteur qui renvoie à une technologie du pouvoir où la ‘négation de l’autre’ arrive à son point limite : sa disparition matérielle (celle des corps) et symbolique (celle de la mémoire de son existence) » (Feierstein, 2004 :88).

À l’inverse, pour d’autres auteurs, cette conception téléologique aboutit à un abus dans l’usage du terme :

« En Argentine, la notion et les représentations du génocide ont débordé largement de l’acceptation juridique du terme. Non seulement celui-ci a été utilisé pour désigner les assassinats massifs du terrorisme d’État, mais il est souvent employé dans un sens encore plus large pour qualifier les politiques économiques actuelles et leurs effets en termes de pauvreté, de marginalisation et de violence structurelle. Commençons par ce qui est le plus évident : la qualification des conséquences d’une politique économique comme ‘génocide’ non seulement trahit une méconnaissance du concept, mais, de façon encore plus grave, elle implique également une injustifiable banalisation des expériences historiques des crimes de masse du XXe siècle, dont le massacre argentin » (Vezzetti, 2002 : 160).

Ceux qui s’opposent à l’utilisation du terme dans le cas argentin le font en fonction de la nature essentiellement politique de la répression et dans le choix des victimes (Sigal, 2001 ; Romero, 2002), qui contraste avec la passivit é des victimes d’un génocide, assimilées à un groupe identitaire en marge des luttes politiques (Vezzetti, 2002 : 164).

Malgré leurs arguments clairement différenciés, ces deux perspectives sont congruentes avec le discours mémoriel actuellement le plus répandu, selon lequel c’est le militantisme (politique, social, syndical, religieux) qui est l’attribut caractéristique et déterminant des victimes du terrorisme d’État. La recherche d’une logique explicative aux violences de masse subies conduit souvent les sociologues et les acteurs politiques à simplifier la complexité du processus de répression, la trame des responsabilités à la fois civile et militaire ainsi que la diversité sociale des victimes en faisant appel à un attribut homogénéisant comme le militantisme (déterminant dans de nombreux cas, mais non dans d’autres qui sont tout autant significatifs) et/ou en imputant aux faits l’efficacité réorganisatrice d’un type de violence génocidaire. Cet exercice dilue la puissance symbolique de la catégorie juridique adoptée pour juger ces crimes en Argentine : celle de « crime contre l’humanité ». Cette catégorie englobante, dont le génocide n’est qu’une espèce, met le poids de la sanction sur l’État criminel plus qu’elle ne s’intéresse aux caractéristiques des victimes.

Online Encyclopedia of Mass Violence® - ISSN 1961-9898