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La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 23 juillet 2014, URL : http://www.massviolence.org/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

 C. Victimes

Le flou de la « condition subversive » évoquée dans les discours de propagande a eu tendance à estomper les frontières des identités politiques, syndicales, sociales, culturelles, conformément à la logique de fonctionnement des agents de la répression (Catoggio et Malimacci, 2008). Même avant le coup d’État, on pouvait écouter des discours comme la harangue du lieutenant colonel Juan Carlos Moreno de 1976 :

« Les ennemis de la Patrie ne sont pas seulement ceux qui participent à la guérilla apatride de Tucumán. Ce sont aussi ceux qui changent ou déforment le sens du verbe aimer dans les cahiers ; les idéologues qui empoisonnent dans les universités l’âme de nos jeunes, et arment la main qui tue sans penser ni pensée (…) les pseudo-syndicalistes qui se répandent en démagogie dans le seul but de conserver leur position, sans que leur importe ni les intérêts futurs de leurs représentants, ni ceux de la Nation ; le mauvais prêtre, qui enseigne l’Evangile un fusil à la main ; les Judas qui alimentent la guérilla ; le soldat qui trahit son unité en livrant le poste de la sentinelle à l’ennemi ; et le gouvernant qui ne sait ni guider, ni apprendre » (cité dans Vázquez, 1985 :15).

En pratique, le système du terrorisme d’État s’est cependant moins appuyé sur la recherche du « virus de la subversion » tant décrié, que sur le suivi, fichage et répression de réseaux sociaux concrets qui donnent sens aux individus, reconstruits à partir du travail de renseignement et des informations arrachées aux victimes (Catoggio et Malimaci, 2008).

L’une des conséquences de la clandestinité de la répression est l’inexistence de registres officiels centralisés – du moins connus – des violences perpétrées. On a pu prouver que dans les CCD étaient élaborées des « fiches » qui assignaient un numéro à chaque prisonnier par lequel il était identifié pendant sa captivité. Les informations obtenues étaient à leur tour envoyées à plusieurs services de renseignement qui correspondaient aux différentes forces ou commandements conjoints, dont les archives demeurent dans leur majorité sous contrôle des forces de sécurité ou ont été détruites. On ne sait actuellement pas si (ni où) l’information a été centralisée. Cette situation rend impossible la comptabilisation des « meurtres » qui ont eu lieu. Elle empêche pareillement de prouver le nombre total de disparus. Le rapport de la CONADEP, comme nous l’avons déjà mentionné, a réussi à mettre en lumière 8.690 cas de disparitions, sur la base de témoignages et de preuves documentaires ; seuls 1.300 d’entre eux ont été aperçus dans un CCD avant leur ultime disparition. Actuellement, environ 10.000 cas seraient officiellement dénoncés dans la base de données centralisée par l’État. Cette base de donnée est inscrite dans le cadre de la loi N°46 du congrès de la ville de Buenos Aires, qui a également prévu la création d’une commission mémorielle (pro-monument o ) dont le rôle est de relever tous les noms des personnes assassinées ou disparues entre 1969 et 1983. Il convient de souligner que la période considérée est considérablement plus longue que celle prise en considération par la CONADEP en 1984 (1974-1983). Les organisations de défense des droits de l’homme arrivent quant à elles à une estimation de 30.000 disparus, qui est le nombre le plus largement accepté et socialement revendiqué.

En revanche, les autorités militaires démentent catégoriquement ne serait-ce que le nombre de 7000 disparus. La déclaration du général Ramón Diaz Bessone, interviewé par Marie-Monique Robin le 13 mai 2003, est emblématique de ce point de vue.

« Certains parlent de 30.000 personnes, mais c’est de la propagande ! La fameuse commission en a recensé 7.000 ou 8.000. Mais, parmi eux, certains ont été retrouvés à Mexico, lors du tremblement de terre ! D’autres sont morts au combat et on n’a pas pu les identifier, parce que fréquemment les guérilleros détruisaient leurs empreintes digitales avec de l’acide » (Robin, 2005 : 440).

Récemment, une série de débats a surgi entre des personnalités publiques historiquement associées au secteur des droits de l’homme, autour de la précision du nombre de disparitions ; ceci a également suscité de nombreuses polémiques dans les sciences sociales. Graciela Fernández Meijide a ouvert la discussion dans les médias afin de mettre en évidence les lacunes persistantes dans l’éclaircissement des crimes commis, et d’accélérer la construction d’une vérité judiciaire. Elle propose qu’il soit nécessaire de changer de stratégie pour juger les crimes contre l’humanité. Sa proposition est de suivre le modèle sud-africain, soit encore la réduction des peines en échange de confessions publiques. Face à ces arguments, Luis Eduardo Duhalde, qui est comme elle une figure historique du secteur des droits de l’homme, et qui est depuis 2003 Ministre des droits de l’homme, a dévoilé les variables prises en compte dans le calcul des 30.000 disparus. L’estimation considère ainsi l’existence d’environ 500 CCD ; les estimations du nombre de prisonniers détenus dans les Centres Clandestins comme l’Ecole Supérieure Mécanique de la Marine (ESMA, Escuela Superior Mecánica de la Armad a ), Campo de May o , La Perla, Bataillón de Tucumán, Circuito Camps, el Olimpo et el Atlético , qui, dans leur ensemble, dépassent à eux seuls le nombre de victimes dénoncé par la CONADEP ; le calcul sur la base des habeas corpu s déposés dans le pays ; le nombre de 150.000 militaires affectés à la répression illégale pendant la période ; les affirmations des chefs militaires pendant le régime militaire sur la nécessité d’éliminer 30.000 personnes et, enfin, les informations des services de renseignement qui déclaraient 22.000 victimes en 1978, nombre que l’on retrouve dans le rapport de l’ambassade américaine (Carta de Eduardo Luis Duhalde a Fernández Meijide, Perfil, 04/08/2009).

Au-delà des arguments avancés, le fait qu’il est impossible de vérifier empiriquement les calculs met clairement en évidence comment la répression a essayé de ne pas laisser de traces. Avec un nombre de victimes qui se compte par milliers, la spéculation sur les chiffres tourne à vide.

Outre les chiffres qu’il fournit, le rapport Nunca Más propose une caractérisation des victimes et des différentes modalités de répression. Les personnes qui sont passées par des périodes de détention–disparition puis ont été « libérés » et/ou sont restées dans la condition de « disparus » sont caractérisés selon leur âge, leur sexe, et, de façon non excluante, leur profession. La population était majoritairement masculine (70%) et concentrée dans le groupe d’âge des 21-35 ans (71%). Des 30% de femmes disparues, 3% étaient enceintes. L’examen de la catégorie professionnelle révèle que la majorité des personnes concernées étaient ouvriers (30%) et étudiants (21%). Le reste est composé d’employés (17,9%), de diplômés de l’université (10,7%) ; de professeurs (5,7%), de professions libérales et divers (5,7%), de femmes au foyer (3,8%), de conscrits et personnel subalterne des forces de sécurité (2,5%), de journalistes (1,6%), d’artistes (1,3%), de religieux (0,3%). Les cas sur lesquels on dispose d’information concernent les années 1976 (45%), 1977 (35%) et 1978 (15%), bien que l’on sache que l’activité répressive se soit déroulée de façon ininterrompue entre 1974 et 1980. Selon les estimations des survivants, les CCD les plus peuplés étaient La Perl a à Cordoba (entre 1.500 et 2.000 prisonniers selon le témoignage de Graciela Geuba) et l’ESMA dans la capitale fédérale (entre 3.000 et 4.500 détenus selon Martín Grass) (Calveiro, 1998 : 29). D’autres estimations soulignent aussi le rôle du Club Atlétic o dans la capitale fédérale, avec environ 1.500 prisonniers, du Campo de Mayo (environ 4.000 cas) etEl Vesubio (presque 2.000), tous deux situés dans la métropole de Buenos Aires (Novaro et Palermo, 2003 : 118).

Toutefois, la catégorie de « prisonnier-disparu » ne rend pas compte des différentes variantes de la répression mises en oeuvre pendant la dictature. Le nombre de prisonniers mis à la disposition du pouvoir exécutif a fluctué entre 5.182 et 8.625. En fonction de leur durée de captivité, on a relevé 4.029 personnes détenues moins d’un an, 2.296 de un à trois ans, 1.172 de trois à cinq, 668 de cinq à sept, et 431 de sept à neuf. La catégorie « exilés politiques » regroupe entre 20.000 et 40.000 cas pour la période 1975-1980 (Novaro et Palermo, 2003 : 76). En ce qui concerne les enfants nés en captivité, les chiffres donnés par l’association des Grands-mères de la Place de Mai publiés par la CONADEP étaient de 174 cas, dont seuls 25 avaient été trouvés au moment de la publication du rapport. Le nombre actualisé des enfants recherchés s’élève à 300 en 2001, dont seulement 72 cas étaient résolus en février 2001 (Dillon, 2001 : 4).

Enfin, il vaut la peine de préciser qu’en général, les catégories de la répression et les estimations partielles peuvent être redondantes. En effet, il était fréquent que les détenus circulent entre les différents centres de détention ; certains d’entre eux ont été légalisé et mis à la disposition du pouvoir exécutif. Un autre cas fréquent est celui des prisonniers-disparus qui, une fois libérés, sont partis en exil.

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