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Case Study:

La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 2 août 2014, URL : http://www.massviolence.org/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

 D. Témoignages

Certains commentaires des agents de la répression, postérieurs à la dictature, mettent en évidence tant la pratique d’une stratégie répressive clandestine pour l’ensemble du territoire national conçue de façon préméditée, que la complexité de la mise en oeuvre du système répressif :

« Toute la guerre s’est fondée sur la division territoriale en zones, sous-zones, secteurs, ce qui a été très bénéfique en termes de résultat, mais très problématique pour diriger la guerre. Finalement, cela dispersait les niveaux de responsabilité, parce que chacun d’eux se sentait propriétaire d’un bout de territoire (…). Cela rend bien plus difficile pour la hiérarchie le contrôle de la lutte contre la subversion » (Déclarations du général Harguindeguy, 14/05/2003 cité par Robin, 2005 : 447).

De même, le contraste entre les déclarations publiques sur la condition « subversive » pendant le régime militaire avec les évaluations a posteriori des responsables est éloquente :

« [La subversion] c’est aussi le combat entre les enfants et les parents, entre les parents et les grands-parents. Ce n’est pas seulement tuer des militaires. C’est aussi n’importe quel type de conflictualité sociale » (déclaration du général Videla, revueGent e n°560, 15 avril 1976).

« Sans aucun doute, les disparus, ça a été une erreur, parce que, si vous comparez avec les disparus en Algérie, c’est très différent : c’était des disparus d’une autre nation, les Français sont rentrés chez eux ils sont passés à autre chose ! Tandis qu’ici, chaque disparu avait un père, un frère, un grand-père, qui continuent à nous en vouloir, et c’est naturel… » (Déclarations du général Harguindeguy, 14/05/2003 cité par Robin, 2005 : 447).

En pratique, la famille, en tant qu’entité victime de la répression, a donné lieu a une matrice généalogique de revendications et de souvenirs. La disparition de familles entières ou celle de certains de ses membres a activé la solidarité des réseaux de parentèle :

« En tant qu’épouse, mère, soeur et tante, je voudrais savoir ce qui est arrivé à ma famille. En la perdant, j’ai connu une grande détresse, et suis restée sans ressources avec mes deux petites filles. Mes fils et mon mari, mon frère et mon neveu étaient des gens travailleurs, sans antécédents policiers. J’ai beaucoup souffert du fait que l’on m’ait pris mon fils asthmatique, qui avait besoin de mes soins. Et mon neveu, pourquoi l’a-t-on pris, le pauvre ? Mais pourquoi mon Dieu les a-t-on tous pris, et quel a été leur sort ? » (Extrait du témoignage sur les enlèvements de Juan Carlos Márquez, 49 ans, ouvrier des chemins de fer ; Ramón Carlos Márquez, 23 ans, et Benito Lorenzo Márquez, 21 ans, ouvriers dans le secteur textile ; Norma Lidia Mabel Márquez, 19 ans, employée ; Carlos Erlindo Ávila, 40 ans, ouvrier dans l’agroalimentaire et son fils Pedro, 17 ans. Dénonciation réalisée devant l’Assemblée Permanente pour les droits de l’homme ; 1982, cité par Duhalde, 1999 : 335).

« Notre foulard a une histoire. Nous avons décidé d’aller à la manifestation de Luján, où il y avait principalement des étudiants. On s’est alors demandé comment se trouver et se reconnaître ; c’est vrai que beaucoup d’entre nous nous connaissions de vue, que la tragédie de la disparition de nos enfants était marquée sur notre visage ; mais comment nous reconnaître au milieu de la foule ? Nous avons donc décidé de porter quelque chose qui nous identifie. Une mère a suggéré que nous nous mettions les langes de notre enfant, parce que quelle mère ne garde pas les langes de son fils ? Et c’est ce que nous avons fait. Ensuite, on a épinglé le nom du fils disparu et la date de sa disparition sur la lange, certaines y ont même attaché sa photo. Plus tard, nous avons écrit le slogan ‘réapparition en vie’ (‘aparición con vida ‘ ), et, comme nous l’a dit un psychologue, ‘vous avez ‘socialisé’ la maternité’ ; on ne réclamait plus un seul mais trente mille, pour tous nos enfants » (Témoignage de Juanita de Pergament, membre de l’association Madres de Plaza de Mayo , s.d., cité par Caraballo, Charlier y Garulli, 1998 : 132).

Ce chapitre atroce et encore inachevé de l’histoire argentine a imposé socialement une urgence de vérité, un impératif de justice et un devoir de mémoire. Le plaidoyer du Dr. Julio Strassera contre les ex-commandants des juntes militaires, en 1985, est devenu célèbre :

« Pour toutes ces raisons, Monsieur le Président, cette sentence et cette condamnation sont importantes et nécessaires pour la Nation argentine, offensée par des crimes atroces. C’est cette atrocité qui rend monstrueuse la seule hypothèse de l’impunité. À moins que la conscience morale des argentins ne s’abaisse à un niveau tribal, personne ne peut admettre que l’enlèvement, la torture ou l’assassinat constituent des ressources politiques ou des contingences du combat. À présent que le peuple argentin a récupéré son gouvernement et le contrôle de ses institutions, j’assume la responsabilité de déclarer en son nom que le sadisme n’est ni une idéologie politique, ni une stratégie de guerre, mais une perversion morale ; à partir de cette sentence et de cette condamnation, le peuple argentin récupérera son estime de soi, sa foi dans les valeurs sur lesquelles la Nation a été construite, et son image internationale, qui a été sévèrement écornée par les crimes de la répression illégale (…). Messieurs les juges : je veux renoncer expressément à toute prétention d’originalité pour conclure ce réquisitoire. Je veux utiliser une phrase qui ne m’appartient pas, car elle appartient désormais à tout le peuple argentin. Messieurs les juges : ‘plus jamais ça’ » (cité par El Diario del Juicio, 17/09/1985 : 12).

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