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Case Study:

La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État

Last modified: 29 mars 2010
Maria Soledad Catoggio

mars 2010

Citer cet article

Maria Soledad Catoggio, La dernière dictature militaire argentine (1976-1983) : La conception du terrorisme d’État, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 15 mars 2010, consulté le 24 juillet 2014, URL : http://www.massviolence.org/La-derniere-dictature-militaire-argentine-1976-1983-La, ISSN 1961-9898

 E. Mémoires

La rapide fermeture de la voie judiciaire a renforcé le sentiment des organisations de défense des droits de l’homme qu’il était nécessaire de veiller au « devoir de mémoire ». Pour cela, un calendrier de rituels, avec des dates de rassemblement, a été créé : l’anniversaire de la fondation des Mères de la Place de Mai (30 avril), celui des Grands-mères de la Place de Mai (22 octobre), le jour de la Honte Nationale (29 octobre) et la manifestation de la « Résistance pour la vie » (10 décembre). L’apogée de la cristallisation des souvenirs et de la condensation des significations a lieu le jour de l’anniversaire du coup d’État, tous les 24 mars (da Silva Catela, 2001 : 169).

L’impact social du rapport Nunca Más et le procès des juntes militaires ont ancré une vérité et fondé une réclamation morale. Le discours humanitaire qui a été privilégié dans le rapport présentait les disparus comme « des êtres humains dont les droits ont été violés » ; il a évité de donner des détails sur l’engagement politique et/ou les liens avec la guérilla, ce qui aurait pu conduire l’opinion publique à justifier les violences perpétrées. Cette stratégie a généré un premier discours mémoriel, réapproprié majoritairement par les associations de défense des droits de l’homme, qui invoque l’image de la « victime ». Parallèlement, cette image a renforcé la visibilité d’autres revendications, comme celles de l’association des Parents et Amis des Morts par la Subversion (FAMUS, Familiares y Amigos de Muertos por la Subversió n ) qui réclamait au gouvernement la création d’une autre commission d’enquête sur les faits perpétrés par la guérilla (Crenzel, 2008 : 65, 96). Au centre de ces tensions, la bataille du sens a été gagnée conjoncturellement par l’interprétation connue comme la « théorie des deux démons » : la société dans son ensemble était « victime » de deux démons, la violence de la guérilla et le terrorisme d’État, celui-ci ayant été provoqué par celui-là.

La vulgate veut que l’idée de la « théorie des deux démons » soit apparue pour la première fois dans le prologue du rapport de la CONADEP. Pourtant, d’autres interprétations, comme celles d’E. Crenzel (2008) suggèrent qu’en fait, cette formulation soit survenue lorsque le Ministre de l’intérieur, Antonio Troccoli, a présenté le travail de la CONADEP dans un programme de télévision diffusé le 4 juillet 1983. En effet, les deux versions ne pondèrent pas de la même façon les moyens employés : alors que le prologue accentuait la différence abyssale entre la violence illégale mise en oeuvre par l’État et la violence guérillera, la version télévisée – qui s’est finalement imposée – soulignait comment les moyens utilisés étaient comparables.

« On déduit de l’énorme quantité de documents que nous avons recueillis que les droits de l’homme ont été violés de façon organique et étatique par la répression des forces armées (…). On nous a accusés de ne dénoncer finalement qu’une partie des faits sanglants vécus par notre Nation dans l’histoire récente et de passer sous silence le terrorisme antérieur à mars 1976 (…). Notre mission n’était pas d’enquêter sur ces crimes mais uniquement sur le sort des disparus, quels qu’ils soient, qu’ils se soient situés d’un côté ou de l’autre de la violence. Les familles des victimes du terrorisme antérieur [à la dictature, N.d.T] ne l’ont pas fait, certainement parce que cette terreur a produit des morts et non des disparitions » (CONADEP, 1984 : 10-11).

L’accent mis sur la différence entre les « victimes du terrorisme » et le « système de disparition de personnes » établit une discontinuité entre les deux « terreurs ». En revanche, dans la présentation de l’état d’avancement de l’enquête de la CONADEP diffusée par la télévision, une clause garantissait au gouvernement que l’on ne condamnerait pas seulement le terrorisme d’État :

« Tróccoli a légitimé la CONADEP en qualifiant son travail de ‘patriotique’, mais il a immédiatement averti que son rapport n’incluait pas l’histoire complète de la violence en signalant que « de l’autre côté, les rivages argentins ont été envahis par la subversion et le terrorisme, alimentés depuis l’étranger » (Crenzel, 2008 : 82).

Encore aujourd’hui, cette interprétation a un écho dans plusieurs secteurs de la société. Cependant, de nouveaux évènements ont favorisé l’émergence d’autres perspectives d’interprétation de ce passé récent. Au milieu des années 90, une série d’évènements publics a ravivé la mémoire sociale. D’une part, le scandale provoqué par les déclarations du capitaine Adolfo Scilingo sur les méthodes de la disparition de personnes, connue depuis lors comme les « vols de la mort », au cours desquels les prisonniers encore vivants étaient jetés dans le Río de la Plata. D’autre part, l’apparition publique d’une nouvelle association de défense des droits de l’homme, HIJOS (Fils pour l’Identité, la Justice, contre l’Oubli et le Silence, Hijos por la Identidad, la Justicia, contra el Olvido y el Silencio ) qui a élaboré un discours générationnel déplaçant l’image de la « victime » au profit de la « récupération des significations du militantisme politique et social des années 1970 » (Bonaldi, 2006). Aux côtés de ce discours, le groupe a inauguré de nouvelles méthodes de dénonciation publique telles que l’escrache (révélation), par lequel la stigmatisation et la sanction sociale des auteurs de la répression est recherchée, dans un contexte où les voies judiciaires sont bouchées (da Silva Catela, 2001 : 267). Simultanément, des stratégies de judiciarisation alternative ont été mises en oeuvre à partir de 1996. Des procédures pour juger les militaires argentins sont entreprises à l’étranger, en Italie et en Espagne. Au niveau national, la bataille pénale autour du « crime d’enlèvement de mineurs », menée par l’association des Grands-Mères de la Place de Mai, permet de rouvrir les poursuites contre les ex commandants Videla et Massera. Les déclarations de Scilingo permettent aussi d’entreprendre un processus inédit : les Procès pour la Vérité. Face au classement des procédures pénales, ces poursuites ont permis de continuer les procès, même sans sentence punitive. Faisant appel aux principes reconnus par la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, l’objectif de ces procès était de réparer les violations au droit à la vérité et au deuil. Dans ces conditions, le gouvernement argentin s’engageait à garantir le droit à la vérité via l’utilisation de tous les moyens pour éclaircir ce qui est arrivé aux disparus. Lancée en 1998 à La Plata et dans la capitale, cette initiative s’est par la suite étendue aux juridictions de Rosario, Mendoza, Salta, Jujuy, Chaco, et Mar del Plata. Partout, les instigateurs ont été les associations de défense des droits de l’homme accompagnées des familles. Ces causes ont eu des répercussions diverses : pour certains, ils n’ont représenté qu’un simple palliatif, pour d’autres, la seule façon de garder l’espoir d’une réouverture des procès pénaux. De fait, ils ont permis de fournir les preuves qui permettent aujourd’hui à la Justice pénale de traiter ces affaires (Miguel, 2006 : 25-28).

Dans ce climat, l’anniversaire des 20 ans du coup d’État militaire en 1996 a de nouveau été au centre de l’attention publique. Les initiatives ont été lancées par les associations de défense des droits de l’homme, qu’ont rejointes plusieurs organisations sociales, avec une faible participation de l’État national (Jelin, 2005 : 548). Peu de temps après, l’État a commencé à jouer un rôle plus actif dans le champ de la mémoire. Les revendications mémorielles ont progressivement été inscrites sur l’agenda public ; en mars 1998, la proposition de construire un « parc de la mémoire » s’est matérialisée, dans le cadre plus ample du projet du gouvernement de la ville de Buenos Aires « Buenos Aires et el Río » ; celui-ci comprendrait trois monuments, dédiés aux victimes de l’attentat contre l’Association Mutuelle Israélite Argentine (AMIA), aux victimes du terrorisme d’État, et aux Justes des nations (Tapatá de Valdez, 2003 : 97).

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