1) Le combat des associations
Des associations préservent le souvenir des victimes, par des publications, par des conférences et par des témoignages auprès des publics scolaires. L’avocat Yves Jouffa, témoin à charge au procès des gendarmes de Drancy en 1947, fut victime, à l’âge de 21 ans, avec son père, de la rafle parisienne du 20 août 1941. Premier président de l’Amicale des anciens internés et déportés de Drancy et président de la Ligue des droits de l’homme, il devient un symbole et, en tant que tel, une cible des négationnistes, au point qu’en 1997 éclate une « affaire Jouffa ». Le 4 novembre 1997, Maurice Papon, à la veille de son procès pour complicité de crime contre l’humanité, accuse Yves Jouffa, d’avoir été « gardien de camp à Drancy ». Papon se fait l’écho d’un document diffusé sur un site Internet fondé depuis le 1er mars 1987 à Stockholm par l’ancien officier marocain Ahmed Rami, « Radio Islam ». Intitulé « Maurice Papon et Yves Jouffa : deux poids, deux mesures », ce texte y est accessible depuis le 19 septembre 1997, en français et en anglais, sous la plume du négationniste Robert Faurisson qui ajoute : « Relâché par les autorités françaises, il [Yves Jouffa] n’a pas été déporté, ayant rejoint l’UGIF où son père était trésorier ». En réalité, Yves Jouffa a été libéré en même temps que son père, le 14 septembre 1942, grâce à la carte de légitimation, c’est-à-dire de protection temporaire, possédée par sa mère, devenue lingère dans l’internat de l’UGIF de la rue Vauquelin à Paris. En outre, au cours de son internement, élu par ses camarades de chambrée pour peser et répartir équitablement la nourriture, Yves Jouffa n’a jamais été « gardien de camp ». Ses parents sont représentatifs de ces Juifs immigrés qui ont perdu leur emploi et qui trouvent dans la nouvelle organisation juive d’assistance un refuge précaire. Le père, Jankiel Jouffa, tailleur, fils de tailleur, né à Jitomir à l’ouest de Kiev en 1892, est naturalisé français depuis 1927. Il remplace son épouse à l’UGIF en juin 1943, engagé comme agent-payeur au service d’assistance sociale dirigé par Juliette Stern, chargé de placer les enfants isolés de plus de 15 ans et d’enquêter ensuite sur les conditions de placement auprès des familles. Son salaire mensuel très modeste de 1 600 francs, est inférieur au salaire moyen d’une assistante sociale de première classe travaillant à l’UGIF à la même époque. On est donc loin de l’image fantasmatique du « trésorier de l’UGIF » qui révèle les présupposés antisémites du discours négationniste. On est également loin de l’image d’un gardien de camp, dans la mesure où l’UGIF, n’ayant jamais fourni de cadres pour assurer le fonctionnement du camp de Drancy, n’a jamais préparé des listes de déportés et a encore moins « trié » les hommes et les femmes avant leur déportation comme a pu l’affirmer Maurice Papon à propos du camp de Mérignac près de Bordeaux.
D’autres associations rendent compte du sort particulier réservé à certains internés. Présidée par Louise Cohen, l’association des familles du convoi 73 préserve notamment le souvenir du seul convoi de Juifs déportés de France en direction de Kaunas en Lituanie, le 15 mai 1944.
2) Le combat pour la conservation du site
Dans les mois qui suivent la Libération, dans une France confrontée à la crise du logement, les immeubles de la cité de la Muette sont retournés à leur fonction d’habitations prévues à l’origine. Les années 1970 sont marquées par la résurgence d’une mémoire juive qui met l’accent sur la spécificité de la Shoah, génocide sans précédent par son caractère planifié, industriel et international. L’aménagement des abords de l’ancien camp de Drancy, la lutte pour la préservation des derniers bâtiments de la cité de la Muette témoignent de nouveaux enjeux de mémoire. C’est en 1976 qu’est inaugurée, sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, en face de la cité de la Muette, l’oeuvre du sculpteur Shlomo Selinger, lui-même ancien déporté juif d’origine polonaise. Le monument multiplie les références à la culture et à la religion juive : trois blocs posés sur une butte pavée constituent la lettre « schin » gravée sur la mézouza apposée sur la porte des maisons juives. Le groupe sculpté de dix hommes correspond au nombre de personnes nécessaires à la prière des morts ou « minian », tandis que deux blocs latéraux en forme de portail et deux rangées de sept marches symbolisent les degrés de l’Enfer aboutissant à un chemin des martyrs menant à des rails et à un wagon-témoin.
Installé sur une butte de l’autre côté de la rue qui ferme la cour de la cité de la Muette, ce wagon de marchandises, du modèle de ceux qui avaient servi à transporter les déportés, est le lieu, depuis 1988, d’une exposition qui retrace l’histoire de la déportation. A l’intérieur même de la cité de la Muette, en 1989, à l’initiative de Raphaël Chemouni, pharmacien à Drancy, et d’un médecin, Richard Haddad, un conservatoire historique du camp est fondé, association privée régie par la loi de 1901. Ouvert à des chercheurs et à un public scolaire, ce conservatoire bénéficie alors de moyens modestes. Confiné à un local du rez-de-chaussée de la cité de la Muette, il expose des documents, organise des conférences et invite des témoins. Faute de moyens, les membres de l’association réussissent difficilement à préserver les traces du camp, en raison du travail du temps. Seules quelques plaques de dimensions modestes y rendent alors hommage aux internés. L’une est dédiée au poète Max Jacob. Juif converti au catholicisme depuis 1915, il a été arrêté à Saint-Benoît-sur-Loire le 24 février 1944, interné pendant quatre jours à la prison militaire d’Orléans et est mort d’une pneumonie le 5 mars 1944, moins d’une semaine après son transfert au camp de Drancy. Trois autres plaques commémoratives, à l’entrée de la cité, rendent tour à tour hommage à « 100 000 juifs » déportés et aux soldats français et britanniques détenus auparavant.
En 2000, le photographe américain William Betsch alerte les pouvoirs publics au sujet des travaux de rénovation engagés par l’office HLM de la cité de la Muette qui risquent de dénaturer le souvenir de l’ancien camp. A la demande de la direction des affaires culturelles, ces travaux sont interrompus. Signé le 25 mai 2001 par le ministre français de la Culture Catherine Tasca, un arrêté classe la cité de la Muette parmi les monuments et les sites protégés de France. L’arrêté de classement porte sur les façades, les toitures, les cages d’escalier, les caves et le tunnel d’évasion creusé en 1943 sur une longueur de 35 mètres. L’impulsion est venue du nouveau maire UDF Jean-Christophe Lagarde. Agé de 33 ans au moment de son élection, soucieux de marquer une rupture avec les élus communistes qui se sont succédés pendant plus d’un demi-siècle à la tête de la municipalité de Drancy, cet historien de formation ambitionne alors de transformer la cité de la Muette en un musée national de la déportation juive, en rendant les bâtiments à leur état d’origine. Ce projet, doublant le Mémorial de la Shoah alors en cours de travaux à Paris, s’inscrit dans une bataille idéologique de concurrence des victimes, en prenant le contre-pied de celui de la précédente municipalité communiste. Celle-ci, accusée de noyer la spécificité de la Shoah, avait envisagé d’installer dans la cité de la Muette un centre international de recherche sur les exclusions, en un triangle de la solidarité avec l’île de Gorée, lieu de souvenir du départ des esclaves au Sénégal, et Robben Island, la prison de Nelson Mandela au temps de l’apartheid.