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Case Study:

Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort

Last modified: 27 novembre 2014
Laurence Schram

mars 2010

Citer cet article

Laurence Schram, Le camp de rassemblement pour Juifs de Malines : L’antichambre de la mort, Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 29 mars 2010, consulté le 20 décembre 2014, URL : http://www.massviolence.org/Le-camp-de-rassemblement-pour-Juifs-de-Malines-L, ISSN 1961-9898

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 Le contexte

La neutralité de la Belgique vole en éclat le 10 mai 1940. Par centaines de milliers, les civils prennent les routes de l’exode vers la France, fuyant les armées hitlériennes. L’armée belge résiste 18 jours. Sur 600.000 de ses soldats, 225.000 sont prisonniers : si 1.680 d’entre eux meurent au cours de leur internement, plus de 160.000 autres, en grande majorité des Flamands, sont progressivement libérés dans le cadre de la politique pangermanique de Hitler.

La capitulation sans condition est signée le 28 mai 1940. Le gouvernement belge gagne finalement Londres tandis que le roi Léopold III se constitue prisonnier et demeure en Belgique. Ce sont les Secrétaires généraux, les plus hauts fonctionnaires de l’Etat belge, qui assument désormais les tâches de gouvernement. Ils ne sont censés agir que dans le respect de la Constitution et des lois belges. Dans leurs rapports avec l’occupant, ils appliquent le principe de « l’exécution passive », que les juristes élaborent à propos de la question juive. Les autorités allemandes doivent user de diplomatie pour obtenir une coopération « loyale » de l’administration belge. Le frein que présente la constitution à une politique raciste n’a ainsi pas empêché les autorités belges d’appliquer les mesures prises à l’encontre des Juifs.

Un gouvernement militaire, dirigé par le général von Falkenhausen, est instauré pour la Belgique et le Nord de la France. Parallèlement, la répression est confiée à la responsabilité de la Sipo-SD (Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst), qui ouvrira le camp d’internement de Breendonk en septembre 1940. Divisée entre partis catholique et socialiste, la vie politique belge est essentiellement bipolaire, tant demeurent minoritaires les partis collaborationnistes, les principaux étant le Vlaams Nationaal Verbond et Rex, dirigés respectivement par Staf de Clercq et par Léon Degrelle.

Le V.N.V. est issu d’une radicalisation du Frontisme, mouvement de révolte des soldats flamands contre le commandement militaire francophone pendant la Première Guerre mondiale. La question linguistique, la mystique du Peuple et de la Race, l’exigence tantôt d’une Flandre indépendante, tantôt de la création d’un Etat germanique pan-néerlandais, ainsi que l’antisémitisme constituent le programme de ce parti acquis au nazisme.

Rex, issu de la jeunesse catholique, réactionnaire et francophone, n’a pas de programme défini. Il se contente de dénoncer les scandales politiques. Il réclame la suppression des partis démocratiques au profit d’un parti unique, dirigé par un chef suprême. Ayant obtenu 21 sièges aux élections de 1936, Rex s’effondre aux élections de 1937. Cette défaite entraîne la fascisation croissante du mouvement.

Mais le zèle de ces collaborateurs ne compense pas leur faible nombre. C’est particulièrement flagrant dans l’application de la Judenpolitik. Les SS allemands de la ‘solution finale’ sont moins de 20 (Klarsfeld & Steinberg, 1980, 23-24). Par conséquent, les nazis ne peuvent se passer de la ‘collaboration’ des services administratifs belges.

Entre le 28 octobre 1940 et le 1er juin 1942, 17 ordonnances anti-juives sont promulguées par le Gouverneur pour la Belgique et le Nord de la France. Les Juifs sont recensés, exclus de la fonction publique, de l’enseignement, de la magistrature et des médias. Le désenjuivement de l’économie est effectif : identification puis liquidation ou « aryanisation » des entreprises et commerces, mise au travail forcé. Les Juifs sont enfermés dans un ‘ghetto administratif’, ils sont confinés à domicile pendant le couvre-feu qui les vise, leurs enfants sont exclus de l’enseignement. Le port de l’étoile jaune est obligatoire.

L’occupant charge les Secrétaires généraux de prendre les mesures d’exécution nécessaires de ces ordonnances. Ces derniers répercutent ensuite les décisions allemandes aux niveaux administratifs inférieurs, provinces, villes, communes qui contribuent à leur application, et donc, à la mise en place du dispositif préparant la déportation des Juifs.

Une fois le piège tendu, la déportation des Juifs de l’Ouest (et donc de la Belgique) est organisée. Le 11 juin 1942, Theodor Dannecker, Willy Zoepf et Kurt Asche, respectivement Judenreferent à Paris, à La Haye et à Bruxelles, sont réunis à Berlin par Adolf Eichmann, chef du service IV B4 des affaires juives au RSHA (Reichsicherheitshauptamt), l’Office central de sécurité du Reich : de Belgique, 10.000 Juifs doivent être déportés dans un premier temps (Klarsfeld, 1977, 43-45), parmi lesquels 10% peuvent être inaptes au travail.

Début juillet 1942, Eggert Reeder, le chef de l’Administration militaire, décide d’exempter provisoirement les Juifs de nationalité belge de la déportation pour éviter les éventuelles réactions des autorités du pays (Politische Archiv des Auswärtigen Amts, Inland II A/B (5602), Telegramm (G.-Schreiber) von Von Bargen, Brüssel, Dienststelle des A.A., 09/07/1942, Nr. 602 v. 9. 7. Auf nr 788 +) v. 29. 6). Seuls 6% des 70.000 Juifs du pays possèdent la nationalité belge.

Cette particularité s’explique par l’immigration récente de l’immense majorité de la communauté juive. 44% de ces nouveaux immigrés ont fui la Pologne, principalement entre 1920 et 1930. Entre 1933 et 1939, la Belgique a encore accueilli 12.000 Juifs réfugiés du Reich.

Le gouvernement militaire de la Belgique et du Nord de la France sous l'autorité du Général von Falkenhausen. (Click to enlarge the image) Le gouvernement militaire de la Belgique et du Nord de la France sous l’autorité du Général von Falkenhausen.

Le 15 juillet 1942, le général Harry von Craushaar, chef adjoint de l’administration militaire allemande, charge le SS-Sturmbannführer (commandant SS) Philipp Schmitt, responsable du camp de Breendonk, d’organiser le camp de rassemblement pour Juifs de Malines (Auditorat Militaire, Procès Schmitt, Attestation relative à la mise sur pied du camp de rassemblement de Malines sous la direction de Philipp SCHMITT, Bruxelles, 15 juillet 1942).

Ce document exceptionnel montre l'arrivée des nouveaux internés à la caserne Dossin. Cette photo date vraisemblablement de la fin de l'été 1942, du temps des grandes rafles et des arrestations massives (Click to enlarge the image) Ce document exceptionnel montre l’arrivée des nouveaux internés à la caserne Dossin. Cette photo date vraisemblablement de la fin de l’été 1942, du temps des grandes rafles et des arrestations massives

Le choix de la caserne Général Dossin de Saint Georges à Malines pour l’installation du camp de rassemblement réservé aux Juifs est évident : construite en 1756 à mi-chemin entre Bruxelles et Anvers où résident la quasi-totalité des Juifs du pays, elle est longée par la ligne de chemin de fer qui relie les deux villes et proche d’un embranchement vers Louvain, l’Allemagne et l’Est. La proximité du fort de Breendonk, Auffanglager (camp d’accueil) destiné à diverses catégories de détenus (prisonniers politiques, résistants, droit commun, réfractaires, asociaux et, jusqu’à la fin du mois de juillet 1942, Juifs.) autorise l’occupant à considérer que l’environnement sécuritaire est relativement neutre, que la présence des internés ne provoquera pas un émoi particulier dans la population locale. La caserne, bâtisse carrée de 3 étages entourant une cour, est suffisamment vaste pour accueillir un millier de détenus.

Le 27 juillet, le camp de transit de Malines est opérationnel et accueille les premiers internés.

 Les responsables

La caserne Dossin est mise à la disposition de la Sipo-SD par l’administration militaire allemande. La section anti-juive de la Sipo-SD (II C) prend en charge le camp de rassemblement pour Juifs. Le premier commandant du camp, le major SS Schmitt, n’en fait pourtant pas partie. Il a été nommé à ce poste en raison de sa redoutable efficacité à la tête du Auffanglager de Breendonk. Dans les deux camps, voisins de 15 km., il fait régner l’ordre par la terreur et la violence. Il s’appuie sur son principal adjoint à Breendonk et à Malines, Rudolf Steckmann et sur Karl Mainshauzen, qui, au camp de rassemblement, dirige le personnel tant allemand que belge, les aryens comme les Juifs. Schmitt n’hésite pas à lancer son berger allemand contre les détenus. La gestion de la caserne était effectuée par une douzaine de SS allemands, renforcés par autant de SS flamands. La garde extérieure, assurée par la Wehrmacht jusqu’à la fin du mois de décembre 1942, sera ensuite prise en charge par une compagnie de SS flamands mise à la disposition du commandant du camp. Une soixantaine de SS, allemands ou belges, suffit à la gestion du camp.

Le personnel administratif et de maintenance est composé de détenus juifs dont une trentaine ont été arrêtés le 22 juillet, lors d’une rafle sur le train entre Bruxelles et Anvers. Dans l’attente de l’ouverture de la caserne Dossin, ces Juifs, y compris, chose exceptionnelle, les femmes, seront internés à Breendonk. Ils sont transférés à Malines le 27 juillet, quelques heures avant l’arrivée des premiers Juifs convoqués, prétendument pour le travail, par l’Association des Juifs en Belgique (A.J.B.), le Judenrat mis sur pied par l’occupant le 25 novembre 1941. L’Association des Juifs en Belgique aura la charge de l’intendance des détenus de Dossin, notamment les services « colis », « Aide spéciale Malines » et « Interventions ».

A la Aufnahme (l’accueil), des secrétaires juives polyglottes travaillent sous la férule du SS-Sturmscharführer (adjudant-major) Max Boden, policier devenu membre de la section anti-juive de la Sipo-SD. C’est là que les nouveaux arrivants sont répartis en divers contingents (Juifs voués à la déportation, personnel du camp, cas douteux soumis à une enquête), fichés, inscrits sur les listes de déportation. Ils doivent porter au cou une petite pancarte de carton, indiquant les informations relatives à leur transport ou à leur statut dans le camp. Ils sont ensuite soumis à une fouille des sacs, leurs documents personnels sont saisis, et, sous le règne de Schmitt, détruits. Ils sont ainsi dépossédés de leur identité.

L’accueil s’accompagne également d’un interrogatoire mené jusqu’en septembre 1943 par Erich Krüll, représentant civil de la Brüsseler Treuhandgesellschaft, société financière chargée de la gestion et de la liquidation des biens confisqués aux Juifs. Krüll fait signer aux internés une déclaration de cession de leurs biens au profit du Reich et cherche à extorquer des informations concernant leurs avoirs.

Parmi les nouveaux arrivants, nombreux sont ceux qui subissent un examen corporel effectué par les SS allemands ou belges, qui dégénère souvent, pour les hommes, en violences gratuites, pour les femmes, en attouchements sexuels ou en attentats à la pudeur. Ce n’est qu’à partir de 1943, sous le commandement de Frank, que la fouille des femmes est confiée à la soeur d’un SS flamand ou à une détenue juive.

Sous le commandement de son prédécesseur, Philipp Schmitt, les SS brisent, physiquement et moralement, les Juifs, dès leur premier jour au camp. Ils assouvissent leurs instincts sadiques et pervers en toute impunité : le commandant Schmitt n’envisage pas autrement le traitement des Juifs vivant sous sa férule.

Le 9 mars 1943, l’adjudant-major SS Hans Johannes Frank, ancien policier, membre de la section II de la Sipo-SD à Bruxelles, remplace Philipp Schmitt. Dénoncé par Frank pour ses escroqueries, Schmitt perd le commandement du camp de Malines mais conserve celui de Breendonk. Ses complices, Steckmann et le sous-lieutenant Mainzhausen connaissent des fortunes diverses : le premier rejoint son chef à Breendonck et le second est envoyé sur le front russe. Le commandant Schmitt et ses comparses avaient organisé divers ateliers (confection, maroquinerie,…) et en avaient détourné les revenus.

A la brutalité de Schmitt succède l’apparente modération de Frank. Les violences s’estompent, la vie des internés juifs s’améliore légèrement, la nourriture est un peu plus abondante. Les colis parviennent intacts à leurs destinataires, certaines visites sont même autorisées. Les poêles sont remis en fonction dans les chambrées. Dans quelques ateliers qui sont maintenus, les horaires de travail sont passablement réduits. Sous la direction de Frank, le camp connaît cependant d’autres problèmes liés au ralentissement des déportations, le temps de formation des convois s’allonge, les détenus y séjournent plus longtemps. Le camp de Malines connaît la surpopulation. L’hygiène se dégrade et des maladies contagieuses (gale, impétigo) se développent.

Ce relatif adoucissement ne touche cependant que les détenus juifs et pas les quelques internés tziganes du convoi du 15 janvier 1944.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, les 527 détenus du camp de Malines sont abandonnés par les SS et leurs auxiliaires, en fuite devant l’arrivée des troupes alliées.

 Les victimes

Sous couvert d’une mise au travail dans les frontières du Reich, la Sipo-SD rassemble à la caserne Dossin les Juifs voués à la ‘solution finale’. Plus de 27.000 Juifs y sont internés, ainsi que, chose exceptionnelle, 351 tziganes.

En tout, 26.053 personnes ont été déportées de Malines.

28 transports (25.834 déportés, dont les 351 tziganes) sont envoyés à Auschwitz-Birkenau. 10.491 femmes (10.390 juives et 101 tziganes) et 4.259 enfants de moins de 15 ans (4.094 Juifs et 165 tziganes) constituent plus de la moitié de ces convois. 1.279 hommes des convois VI à IX et XII-XIII descendront du train à Kosel pour être utilisés dans des camps de travaux forcés pour Juifs.

567 personnes parviendront à s’évader pendant les transports.

Dès leur arrivée à Auschwitz-Birkenau, 8.115 déportés juifs et tziganes dont 2.822 femmes juives sont sélectionnés pour le camp de concentration et immatriculés. 15.873 Juifs sont gazés dès la descente du train, à l’extérieur du camp. Ces victimes ne seront jamais immatriculées A de rares exceptions près, tous les enfants juifs de moins de 15 ans sont assassinés dès l’arrivée. 74% des femmes juives et de leurs enfants sont victimes de la mise à mort immédiate. C’est l’essence même du génocide : pour empêcher un groupe humain d’avoir un avenir, il est impératif d’éliminer prioritairement ceux qui portent le futur en eux : les femmes et les enfants.

Quant aux tziganes, tous, femmes et enfants compris, sont tatoués et parqués dans le ‘Camp des Familles’, véritable mouroir, à Birkenau (Steinberg, déc. 2002). Ils ne sont pas visés par un génocide, mais leur sort n’en est pas moins meurtrier. Leur taux de survie à Auschwitz est encore inférieur à celui des Juifs (4,3% contre 5,1%). En 1945, 44% de la population juive de Belgique avaient été éliminés. En un seul transport, la petite communauté tzigane est amputée de 70% de ses membres. La répression qui touche les tziganes est motivée par une politique raciste de sédentarisation et d’exclusion, menée tant par les nazis que par les autorités policières locales.

Du 27 juillet au 3 septembre 1942, l’occupant impose à l’A.J.B. (Association des Juifs en Belgique) de distribuer près de 12.000 ordres de prestation de travail (Arbeitseinsatzbefehl). 3.956 personnes se présentent à Malines (Schram, 2004, p. 336). Le quota, escompté par l’occupant, de 300 Juifs répondant quotidiennement à la convocation n’a jamais été rempli (Klarsfeld & Steinberg, 1980, 33). La stratégie de la convocation pour le travail est abandonnée définitivement le 3 septembre.

Dès qu’elle en constate l’inefficacité, la Sipo-SD tombe le masque et organise, entre le 15 août et le 22 septembre 1942, 5 actions d’envergure : 4 grandes rafles à Anvers (3.222 victimes) et une à Bruxelles (641 victimes) (Steinberg, 1984, 195-222 et Saerens, 2000, 601-637). Le 11 septembre, 511 Juifs sont aussi raflés dans le Nord de la France, principalement dans la région de Lille.

En un peu plus d’un mois, ces grandes rafles conduisent 4.374 personnes à Malines. L’effet de surprise ne joue qu’un temps. Prenant conscience de la violence aveugle qui n’épargne plus personne, quels que soient l’âge ou l’état de santé, les Juifs se réfugient massivement dans la clandestinité.

La dernière grande rafle vise, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1943, exclusivement les Juifs de nationalité belge. Exemptés jusque là de la déportation, ils n’ont qu’exceptionnellement opté pour la clandestiné et sont d’autant moins méfiants que les 26 et 29 juin 1943, deux groupes de 143 et 160 Juifs belges ont été libérés du camp de rassemblement (Steinberg, 1986, 219). 794 Juifs de nationalité belge sont finalement déportés par le convoi XXIIB.

Sur le long terme, les arrestations individuelles, résultats de la chasse à l’homme et des dénonciations, seront les plus nombreuses. Plus de la moitié des Juifs en ont été victimes.

L’époque pendant laquelle les trois stratégies sont employées simultanément (convocations, rafles, arrestations individuelles) est la plus meurtrière : en cent jours, 16.873 personnes sont déportées vers Auschwitz. 385 détenus survivront.

Parallèlement au processus d’extermination en direction d’Auschwitz-Birkenau, quatre convois marginaux, exceptions à la Solution finale, réunissant 218 déportés juifs ont été dirigés vers des camps de concentration. C’est le cas, le 13 décembre 1943, de 132 Juifs, notamment des Turcs et des Hongrois. Les hommes sont dirigés vers Buchenwald, tandis que les femmes et les enfants sont internés à Ravensbrück. Le 19 avril 1944, 14 Juifs hongrois sont déportés de Malines à Bergen-Belsen. Enfin, des Juifs ayant la nationalité d’un pays belligérant (soviétique, anglaise, américaine, paraguayenne,…) sont transférés en deux fois au centre d’internement de Vittel : 29, le 23 février et 43, le 20 juin 1944. Leur taux de survie est de 58%.

 Les témoins

Les récits publiés relatifs au camp de rassemblement de Malines sont rares. La plupart des déportés n’y ont passé que quelques jours et en regard de l’horreur d’Auschwitz, l’enfermement à Malines fut très supportable et par conséquent souvent estompé dans les témoignages.

Deux témoignages évoquent précisément le quotidien à Malines. Le premier, incontournable, La mystérieuse caserne Dossin à Malines, paraît en 1944. Joseph Hakker y dépeint tous les aspects de la vie au camp : accueil, logement, hygiène, hiérarchie, violences,... Ce pâtissier d’origine néerlandaise a 56 ans lorsqu’il s’évade du convoi XVIII. Il livre ses premiers témoignages sur le ‘camp de déportation des juifs’ dans un journal clandestin, Le Coq Victorieux, dès juillet 1943.

Salle 1 est vraisemblablement publié dans l’immédiat après-guerre par Hélène Beer-Horowicz. Internée à Malines pendant quelques mois, l’auteur, libérée en avril 1944, relate sa vie au camp, rythmée par les départs successifs des convois, oscillant entre l’angoisse et l’espoir.

En fait ce sont les sources judiciaires qui permettent de mieux connaître l’histoire du camp de rassemblement : comptes rendus d’interrogatoires et dépositions des inculpés et des victimes.

De nombreuses femmes racontent l’arrivée au camp de rassemblement : la fouille corporelle dépasse la nécessité, humiliées, dénudées devant tous, elles subissent des attouchements sexuels, des violences. Les SS présents ou Erich Krüll se livrent à des sévices sexuels.

Scène d'humiliation de rabbins et de Juifs religieux, dans la cour de la caserne Dossin, peu avant leur déportation par le VIIIe convoi du 8 septembre 1942 (Click to enlarge the image) Scène d’humiliation de rabbins et de Juifs religieux, dans la cour de la caserne Dossin, peu avant leur déportation par le VIIIe convoi du 8 septembre 1942

Au départ du VIIIème transport, les SS s’en prennent aux Juifs religieux, leur coupent barbes et papillotes, dessinent des croix gammées sur les ‘tallitot’, mettent le feu aux rouleaux de la torah et aux livres religieux et obligent leurs victimes à danser autour de l’autodafé en tenant à bout de bras le vieux rabbin Gelernter assis sur une chaise. Cette scène apparaît sur deux des quatre témoignages photographiques d’époque existants du camp de Malines, dont celui qui figure ci-dessus.

Lors d’une séance de gymnastique punitive, le major Schmitt lance son berger allemand sur Herman Hirsch, 20 ans. Ce dernier est si cruellement mordu qu’il est transféré à l’hôpital de Malines, où, gangrenée, sa jambe sera amputée. Hospitalisé pendant plus de 6 mois, il est ramené à la caserne la veille du départ du XXIème convoi.

Lors de la traditionnelle ‘visite des pieds’ (contrôle de l’hygiène), Bernard Vander Ham est puni par Max Boden et par Poppe, un SS flamand. Tabassé, arrosé d’eau glacée, contraint de rester toute la nuit au milieu de la cour de la caserne, il succombe le 5 avril 1943. Bernard Vander Ham est la seule victime de mauvais traitements qui ait péri à Malines.

Lors de l’embarquement de ses parents dans le XXème convoi, le 19 avril 1943, Berthe Israels, jeune fille légèrement arriérée est prise d’une crise d’hystérie. Hurlant, elle se débat et réussit à sortir de la caserne pour rejoindre ses parents. Les SS réagissent alors violemment, notamment Max Boden. Ils la rattrapent. Traînée par les cheveux jusqu’à la caserne, elle est violemment battue.

Lors de la rafle des Juifs de nationalité belge, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1943, un camion hermétiquement clos, chargé de captifs met plus de 2 heures pour faire le trajet d’Anvers à Malines (environ 20 km). Les chauffeurs s’arrêtent en chemin pour se ‘désaltérer’. Neuf Juifs sur les 145 sont morts asphyxiés lorsque les portes du camion sont ouvertes.

L’épouvantable traitement des tziganes a marqué de nombreux témoins : cantonnés dans les greniers, isolés du reste des internés, privés de colis, affamés, ils dorment sur des paillasses, n’ont pas accès aux sanitaires ni aux soins hospitaliers. Leur promenade quotidienne est limitée à une heure, souvent pénible et violente : trois musiciens sont contraints de jouer alors que les femmes sont battues par les SS. A la fin de la promenade, ils sont à nouveau enfermés dans leurs greniers.

 Les mémoires

Dans l’immédiat après-guerre, les Juifs rescapés de la déportation raciale sont isolés, leurs familles ont été décimées, leur santé est déplorable, leurs biens, leurs logements sont perdus, ils se trouvent sans moyens, sans travail. Ils doivent surmonter leur faiblesse physique et morale, se réintégrer dans la société dont ils avaient été exclus, retrouver une place dans le monde du travail qui leur avait été interdit, réapprendre à vivre.

En 1945, les 1.206 survivants juifs et les 15 survivants Tziganes d’Auschwitz sont engloutis parmi les 30.000 prisonniers politiques et résistants revenant d’autres camps de concentration ou lieux de détention. Trop minoritaires, leurs récits sont ignorés au profit des témoignages des politiques ou résistants, bien plus nombreux. Les opposants s’étaient battus contre la ‘barbarie hitlérienne’. Les Juifs avaient, quant à eux, été déportés parce qu’ils étaient nés juifs. La société était plus friande des récits des ‘héros’ que de ceux des ‘moutons’. En outre, la parole des rescapés des camps se heurte au doute, à l’incrédulité, au soupçon de la part de l’auditeur qui ne peut concevoir ce vécu-là.

Hormis une éphémère ‘Association des Anciens détenus de la Caserne Dossin de Malines’, les victimes de la déportation raciale sont inorganisées. L’absence d’une reconnaissance étatique de leur statut de victimes spécifiques ne favorise pas l’émergence d’associations les regroupant. Une ‘Amicale des Ex-Prisonniers politiques d’Auschwitz-Birkenau, Camps et Prisons de Silésie’ se constitue bien en 1946. Elle représente les ‘rescapés et ayants-droit des camps d’Auschwitz, Birkenau, Gross-Rosen, Gross-Strehlitz, Monowitz, Blechhammer et autres centres d’extermination’ (Le Soir, 19/01/1947) au procès du commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss. Mais cette amicale, comme son nom l’indique, défend une représentation qui privilégie la déportation politique, c’est à dire une vision exclusivement basée sur des faits de résistance, au détriment de la spécificité raciale des déportations depuis Malines (Le Soir, 19/04/1947). En 1980, cette Amicale accouche de la Fondation Auschwitz, centre d’études et de documentation sur l’univers concentrationnaire.

Cette occultation du sort des déportés raciaux se traduit également dans le devenir du bâtiment : de septembre 1944 au 15 avril 1946, le camp sert de centre d’internement pour les inciviques. Ensuite il retrouve son usage militaire. En mars 1975, la caserne est définitivement désertée par l’armée belge. Le bâtiment est totalement abandonné et se détériore lentement.

La communauté juive ne revendique pas une utilisation mémorielle du lieu et ne s’émeut pas d’un projet de destruction de la caserne.

Quand se pose la question des réparations allemandes, les survivants juifs constituent, en 1953, l’‘Union des Déportés Juifs et Ayants-Droit de Belgique’ afin de défendre leurs intérêts. L’enjeu de la mémoire apparaît timidement. Le premier pèlerinage à Malines a lieu en septembre 1956. Mais en Belgique, la mémoire de la Shoah émerge lentement et tardivement.

Le procès d’Adolf Eichmann, en 1961, réveille un peu les consciences. Il faudra attendre le procès Lischka à Cologne, en 1979, pour qu’apparaisse le nom du chef de la Sipo SD à Bruxelles, Ernst Ehlers. Il se suicidera un mois et demi avant l’ouverture de son procès à Kiel en 1980. C’est ce procès qui déclenche la compréhension de la spécificité du sort réservé aux Juifs de Belgique par le régime hitlérien. La communauté juive prend conscience de l’importance mémorielle du bâtiment et réagit. Dix ans seront nécessaires pour que les efforts de l’Union des Déportés juifs de Belgique et du Consistoire central israélite de Belgique permettent l’achat d’une petite partie de la Caserne Dossin. Et sept ans encore pour que le Musée juif de la Déportation et de la Résistance ouvre ses portes. L’ancien camp de transit avait entretemps été rénové et aménagé en complexe d’appartements… La qualité historique et pédagogique du Musée, ouvert en novembre 1996, attire un nombre croissant de visiteurs : 24.000 en 1997, plus de 34.000 en 2006.

En 2001, le ministre-président de la Communauté flamande de Belgique, Patrick Dewaele, émet l’idée de le transformer en un prestigieux ‘Musée flamand de l’Holocauste’. Un comité scientifique composé d’universitaires locaux propose un projet muséal ambitieux, dédié aux violations des droits de l’homme en général. Le successeur de Patrick Dewaele, Yves Leterme, rejette le projet et promeut aujourd’hui l’idée de l’agrandissement du musée actuel. La spécificité juive du musée ne serait plus en question.

La mémoire des déportés tziganes est, quant à elle, pratiquement inexistante. Les rares rescapés tziganes ne sont pas associés aux commémorations avant les années ‘90. Ils sont trop minoritaires pour faire entendre leur voix et moins encore, faire valoir leurs droits. Une plaque commémorative de la déportation tzigane est placée sur les murs de la caserne le 3 juin 1995, sur initiative de l’‘Union des Déportés Juifs et Ayants-Droit de Belgique’ et du ‘Vlaams Overleg Woonwagenwerk’. Cette association, créée en 1977, a pour priorité absolue la problématique des lieux de séjour (accueil, démarches administratives, aménagement des terrains, scolarité,...). Cette organisation fédératrice des différents groupes de Roms, Sinti et autres nomades entend jouer les intermédiaires entre eux et les autorités belges. Son influence est limitée et la mémoire des déportés tziganes n’entre pas dans ses priorités. Une ‘A.S.B.L. Rom-Sinti’, est créée le 20 décembre 2002 pour représenter et défendre les intérêts des Tziganes qui résident en Belgique. Mais là encore, les préoccupations sont avant tout matérielles. Ces associations souffrent d’un manque de représentativité et de reconnaissance au sein des groupes tziganes qu’elles défendent.

 Interprétations et qualifications des faits

En Belgique, Johannes Frank ne sera l’objet que d’une simple instruction entamée dès 1946. Cette enquête, dénommée par l’Auditorat Militaire ‘Dossier Malines’ concerne exclusivement des faits survenus dans la caserne Dossin, mais son importance médiatique est limitée. Le dossier est plutôt mince, Johannes Frank fait valoir, pour sa défense, l’amélioration des conditions de vie des détenus sous son commandement, ce que confirment d’ailleurs les diverses déclarations des témoins. Il est vrai aussi que l’internement à Malines, simple lieu de transit avant l’envoi vers un lieu de mort, paraît anodin au vu de la vie des détenus dans ‘l’enfer de Breendonk’ ou à Auschwitz-Birkenau. Son procès de se déroulera à Arnhem en juin 1949. Il avait été décidé de le juger dans le pays où les charges contre lui étaient les plus « graves ». Frank avait quitté précipitamment la Belgique en septembre 1944 afin de reprendre du service actif. Ses actes à Malines ont été considérés moins graves que les crimes qu’il avait commis aux Pays-Bas à partir de septembre 1944. Condamné à 6 années de prison, il sera libéré anticipativement en avril 1950 et rentrera à Essen, en Allemagne.

Parce que le procès de Philipp Schmitt est avant tout le procès de Breendonk, ses exactions, violences et détournements perpétrés à Malines constituent véritablement des faits annexes de l’accusation. Les dépositions récoltées auprès des anciens détenus de Dossin sont marginales par rapport à celles des anciens détenus de Breendonk. Comme dans le procès de Nuremberg, la question juive est subsidiaire. Le commandant Schmitt a été arrêté en novembre 1945 à Rotterdam, ramené en Belgique et incarcéré jusqu’à son procès en 1949. L’ouverture tardive de ce procès retentissant s’explique par le fait que la loi belge a dû être modifiée pour permettre à un tribunal belge de juger des militaires allemands. Jugé par le Conseil de Guerre d’Anvers, l’ancien commandant de Breendonk et de Malines se défend en niant les faits et en maintenant qu’il n’a fait qu’exécuter les ordres de Berlin. Il est déclaré coupable de 57 meurtres, de l’arrestation illicite de 35 Juifs et d’avoir été l’auteur ou le co-auteur de coups et blessures (Auditorat militaire, Procès Schmitt, Jugement, 57-58). Il est condamné à mort le 29 novembre 1949. Il introduit un recours en grâce, en vue de commuer la peine de mort en détention à vie. Cette demande est rejetée. Il introduit également un pourvoi en cassation. La Cour confirme sa décision. Il passe devant le peloton d’exécution le 9 août 1950 à Anvers (Hoboken). Le procès de Schmitt présente cette particularité qu’il est le seul nazi allemand à avoir été exécuté pour crimes de guerre en Belgique après la 2e Guerre mondiale.

La veille de l’exécution de Schmitt, le procès de Max Boden se conclut par une condamnation à 12 ans de prison. L’ancien responsable de la Aufnahme fait appel de cette décision, et, le 5 décembre 1950, sa peine est réduite de 4 années. Les faits retenus contre Max Boden sont principalement les humiliations, attouchements et violences perpétrées lors de la fouille des nouveaux arrivants, la mort de Bernard Vander Ham suite à des mauvais traitements et les brutalités sur la personne de Berthe Israels.

Le 26 novembre 1980 s’ouvre à Kiel ‘le procès de la ‘solution finale’ de la question juive’ (Klarsfeld & Steinberg, 1994, 611) en Belgique. Après le suicide le 4 octobre 1980 du principal inculpé, Ernst Ehlers, Kurt Asche, chargé des Affaires juives, comparait seul. Accusé de complicité de meurtre, il se défend par le silence ou par l’affirmation qu’il n’a fait qu’obéir aux ordres d’Ehlers et qu’il ignorait tout du sort réservé aux Juifs. Le tribunal de Kiel le condamne pour complicité de meurtre sur au moins 10.000 Juifs et sa contribution à la mort d’une majorité de déportés (Procès de Kiel, Jugement, 96). Le verdict est prononcé le 8 juillet 1981 : Kurt Asche est condamné à 7 ans d’emprisonnement. Le tribunal justifie sa décision : la peine peut sembler légère mais les juges ont tenu compte de l’âge avancé de l’inculpé, qui ne connaîtra plus la liberté. Leur principal souci a été que justice soit faite (Procès de Kiel, Jugement, 102-103).

 Bibliographie

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Online Encyclopedia of Mass Violence® - ISSN 1961-9898