Questionner la subjectivité d’acteurs appartenant à une minorité ethno-confessionnelle et ayant vécu un épisode de violence et d’une souffrance, invite le chercheur à se confronter aux expériences liées à la souffrance, à la perte et au désarroi. Pour les protagonistes, la difficulté à accorder un sens à ce passé mouvementé est d’autant plus grande qu’ils ne parviennent que rarement à se projeter dans un avenir optimiste. C’est au cours d’une enquête sociologique menée à Istanbul axée sur la construction mémorielle des Rûms d’Istanbul, principale cible du pogrom de la nuit du 6 au 7 septembre 1955, que je me suis heurtée à ce constat. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire de préciser les termes : qui sont les Rûms d’Istanbul ? Ce terme désigne les grécophones chrétiens, citoyens de Turquie. Ils se nomment ainsi en référence à l’Empire ottoman et représentent la communauté non-musulmane la plus importante en 1955. En effet, le paysage culturel d’Istanbul dans les années 50 est composé de trois communautés transformées en minorités lors du Traité de Lausanne de 1923 (Courbage Y. et Fargues P., 1996). Selon le recensement général du 22 octobre 1950, sur une population totale de 983 041 Stambouliotes, on comptait 42652 Arméniens, 28114 juifs et 66106 Rûms. Ces derniers représentent aujourd’hui moins de 5 000 personnes. Au cours d’une enquête qualitative à Istanbul rassemblant un corpus de vingt-et-un entretiens semi directifs et deux entretiens groupés auprès des Rûms d’Istanbul, j’ai cherché à comprendre quelles sont leurs représentations, leurs interprétations et leurs stratégies de survie au lendemain des événements de septembre, épisodes au cours desquels des émeutes anti-rûms et au-delà, anti-« minoritaires » (Bozarslan, 2004 : 52), éclatèrent principalement à Istanbul et eurent pour conséquences le saccage ou la destruction de 6 675 bâtiments, provoquant quelques morts et une soixantaine de viols (Güven, 2006).
Le choix de méthodes d’enquêtes qualitatives (entretiens semi directifs et récits de vie) est habituellement privilégié car il permet le recueil d’un matériau qui entend saisir des représentations, des systèmes de valeurs et des logiques de pensée aux échelles individuelle et collective. En se plaçant au coeur des points de vue des acteurs, l’entretien traduit sous forme de récits de vie, de trajectoires individuelles et familiales, les lignes de vie et les parcours des enquêtés. Favorisant la compréhension des questions que les acteurs se posent à eux-mêmes, son ancrage dans les expériences vécues et sur les représentations du passé (et du présent) des enquêtés en tant qu’acteurs sociaux peut offrir de nouvelles pistes. Or, ces récits risquent d’être pris dans une politique mémorielle traduisant les représentations collectives d’une expérience commune (Hartog F. et Revel J., 2001). D’une part, cet ensemble des interventions des pouvoirs publics légitimes cherche à produire, voire imposer des représentations mémorielles au collectif en s’appuyant sur des instruments publics (comme les « lois mémorielles », journées nationales, manuels et programmes scolaires). D’autre part, les principaux représentants de la communauté rûm proposent une lecture d’après leur représentation collective de ce pogrom. A défaut de révéler explicitement les logiques individuelles, familiales, ils produisent un méta-récit, fruit d’un discours communautaire qui ne laisse pas toujours entendre les voix individuelles. Le méta-récit se traduit par un discours empruntant un registre universel sur les thèmes de la souffrance, de la victimisation ou encore de la survalorisation de soi. Cette « mémoire historique » (Halbwachs, 1950) considérée comme norme de la mémoire collective par une communauté, s’accompagne d’une surestimation d’un souvenir inaltérable, érigé en facteur de résistance aux usages politiques et autres manipulations de l’histoire.
Le recours à la méthode projective permet d’échapper à une conception étroite de la mémoire collective comme somme des souvenirs de l’expérience vécue et partagée. Cet outil interprétatif élaboré par Guy Michelat a été repris par Marie-Claire Lavabre qui a alors exploité le rapport entre photographie et mémoire au cours d’une enquête empirique sur la mémoire communiste (Lavabre, 1994). Refusant de prendre en considération la manière dont un groupe commémore, interprète, instrumentalise voire falsifie l’histoire, elle part du double postulat que la photographie atteste de la représentation présente du passé et peut donc constituer un « aide-mémoire » d’autant plus performant qu’il renvoie à une expérience commune. L’objectif exact est d’isoler la mémoire collective, comme point d’interaction entre mémoire officielle (ou usages politiques du passé) et mémoire vive (ou souvenirs de l’expérience vécue) et comme intersection entre la mémoire historique et la mémoire commune. Néanmoins, même si l’image mobilise l’affectivité des enquêtés et déclenche le souvenir des émotions passées, des écueils persistent. Lavabre indique que le traitement du discours produit aurait pu faire l’objet d’une analyse systématique, mais en prenant le risque de subir les critiques de surinterprétation formulées par les psychologues qui récusent cette méthode. Ainsi, d’après l’expérience du test projectif durant notre enquête, les témoignages récoltés n’ont apporté que de manière partielle des éléments de réponse ou offraient encore une lecture diachronique de l’événement par un découpage temporel sans toutefois spécifier la nature ou encore les significations de ce traumatisme.
Mais alors quel outil méthodologique permettrait d’éviter ces écueils et de faire éclore l’expression de la violence émanant d’un cheminement réflexif personnel ? Sur le terrain, j’ai découvert par hasard un outil interprétatif, capable d’activer le processus de remémoration. Lors de mon enquête de terrain, un enquêté a relaté son parcours la nuit du 6 au 7 septembre 1955 en dessinant sur une feuille de papier blanc l’espace où se sont déroulés ces épisodes de violence (R.M. Downs et D. Stea : 2005). Ce marquage du territoire se traduit par des repères spatiaux définis par l’enquêté (son lieu de vie, son voisinage, son école). Ainsi, le croquis remplit non seulement la fonction d’aide-mémoire mais il permet au chercheur d’identifier comment les points de cristallisation et d’intersection des mémoires collectives et individuelles se sont fixés dans un espace.
À la lumière de cette expérience stimulante, cet article se propose d’exposer l’utilisation et les apports de cette méthode empirique favorisant la lecture d’un événement brutal. Comment cet aide-mémoire parvient-il à expliciter et mettre en lumière les stratégies employées par ces protagonistes ? À travers l’exemple de l’investigation menée à Istanbul en mars-avril 2008, je tenterai ensuite de démontrer comment l’utilisation des croquis offre la possibilité de saisir un événement non pas dans le temps mais en redéfinissant l’espace en fonction des repères spatiaux identifiés par les protagonistes.