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Les crimes de masse sous Staline (1930-1953)

Last modified: 21 décembre 2009
Nicolas Werth

décembre 2009

Citer cet article

Nicolas Werth, Les crimes de masse sous Staline (1930-1953), Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 28 décembre 2009, consulté le 22 novembre 2014, URL : http://www.massviolence.org/Les-crimes-de-masse-sous-Staline-1930-1953, ISSN 1961-9898

 Août 1937-novembre 1938 : Arrestations et exécutions de masse de la « Grande Terreur »

En seize mois, plus d’un million et demi de personnes sont arrêtées, dont 800 000 sont condamnées à mort, un nombre à peu près équivalent étant condamné à une peine de dix ans de travaux forcés dans les camps du Goulag, par des tribunaux d’exception (troïki –commissions de trois membres », dvoïki –« commission de deux membres », Conférence spéciale, Collège militaire de la Cour suprême). Ces tribunaux d’exception examinaient les dossiers préparés par le NKVD en l’absence de toute défense de l’accusé, en l’absence des accusés eux-mêmes.

Les recherches récentes sur ce moment paroxystique de la répression stalinienne ont infirmé deux idées encore largement répandues, à savoir que les dénonciations émanant de la société auraient permis un « emballement incontrôlé » de la terreur ; que les communistes et les cadres du Parti auraient été les principales victimes (thèse développée par Nikita Khrouchtchev dans son « Rapport secret » au XXe congrès du PCUS en février 1956).

En réalité, la « Grande Terreur » fut, pour l’essentiel, le résultat d’opérations répressives de masse secrètes, décidées et planifiées par Staline en personne, assisté de son Commissaire du peuple à l’Intérieur, Nikolaï Iejov, et mises en oeuvre systématiquement par l’immense appareil de la Sécurité d’État. Ces « opérations secrètes de masse » apparaissent comme le point d’aboutissement, radical et meurtrier, de toute une série d’opérations d’ingéniérie sociale engagées depuis le début des années 1930. Ces grandes opérations terroristes secrètes me paraissent devoir être clairement différenciées des purges des élites et des cadres politiques, économiques, militaires et intellectuels menées parallèlement, au terme de procédures extrajudiciaires différentes, répondant à d’autres objectifs et à une autre fonctionnalité politique. Aussi spectaculaire et politiquement significative fût-elle, la face publique de la « Grande Terreur », largement « popularisée » par la « découverte » d’innombrables complots et actes de sabotage, l’arrestation, puis l’exécution, au terme de procès politiques publics à fort « contenu pédagogique », de nombreux cadres communistes, ne représenta qu’une petite fraction de l’ensemble des victimes de 1937-1938 : 40 000 à 50 000 sur un total de 800 000 exécutés. Il est donc erroné de qualifier ce paroxysme exterminateur du stalinisme de « grandes purges », comme continuent à le faire certains historiens. Le terme de « purges » devrait être réservé aux seules purges politiques, récurrentes dans le système soviétique, mais rarement meurtrières.

30 juillet 1937 : Ordre opérationnel secret du NKVD n° 00447 « Sur les opérations de répression des ex-koulaks, criminels et autres éléments contre-révolutionnaires ».

Ces opérations ont pour but « d’éradiquer définitivement » (selon les termes mêmes utilisés par Nikolaï Iejov dans le préambule à l’ordre n° 00447) un large éventail d’ennemis que l’on pourrait qualifier de « traditionnels » pour le régime issu de la révolution bolchevique : sont notamment ciblés les « ex-koulaks rentrés chez eux après avoir purgé leur peine ou échappés de déportation », les « criminels récidivistes », les « anciens membres de partis non-bolcheviques », les « ex-fonctionnaires ou gendarmes tsaristes », les « éléments antisoviétiques ayant servi dans des formations blanches, cosaques ou cléricales », les « membres de sectes ou du clergé se livrant à des activités antisoviétiques ». Chaque région se voit attribuer des quotas d’individus à fusiller et d’individus à interner en camp pour une durée de dix ans, pour un total de 76 000 « éléments en 1ère catégorie » (peine de mort) et 193 000 en « 2e catégorie » (dix ans de camp). Rapidement, une dynamique d’émulation s’enclenche, les responsables régionaux du Parti et du NKVD demandant et redemandant à Moscou des « suppléments », tant et si bien que les « objectifs initiaux » sont, au cours des seize mois que dure l’opération (au lieu des quatre mois initialement prévus) multipliés par deux en ce qui concerne les « individus à réprimer en 2e catégorie » et par cinq pour les « individus à réprimer en Ière catégorie ». Au total, d’août 1937 à novembre 1938, 767 000 personnes sont condamnées dans le cadre de la seule « l’opération 00447 », dont 387 000 sont fusillées. (Sources : Mark Junge, Rolf Binner, Kak terror stal bolshim, Moskva, Airo-XX, 2003 ; Nicolas Werth, « Repenser la Grande Terreur », Le Débat, n°122, novembre-décembre 2002, p. 118-140).

25 juillet 1937 : Ordre opérationnel secret du NKVD n° 00439 (« Opération allemande »)

Cette opération a pour but d’éliminer tous les « agents et espions allemands », notamment « ceux infiltrés dans les usines militaires ». En réalité, elle vise tout particulièrement les citoyens soviétiques d’origine allemande, les émigrés allemands en URSS (y compris les émigrés politiques communistes), ainsi que toute personne ayant (ou ayant eu) un lien, aussi ténu fût-il, professionnel ou familial avec l’Allemagne, pays considéré comme particulièrement hostile à l’URSS. Au cours des seize mois que dura « l’opération allemande », 55 000 personnes furent arrêtées et condamnées, dont 42 000 à la peine de mort. (Source : N.Oxotin, A.Roginskii, « Iz istorii nemetskoi operatsii NKVD 1937-1938 », in I.L.Scerbakova (dir), Nakazannyi narod, Moskva, Zvenia, 1999 ).

11 août 1937 : Ordre opérationnel secret du NKVD n° 00485 (« Opération polonaise »)

Cette opération a pour but d’éliminer tous les agents d’une mythique « Organisation militaire polonaise » supposée mener des « actions d’espionnage et de sabotage » en URSS. En réalité, elle vise tout particulièrement les citoyens soviétiques d’origine polonaise, les émigrés polonais en URSS (y compris les émigrés politiques communistes) ainsi que toute personne ayant (ou ayant eu) un contact, aussi ténu fût-il, professionnel, familial ou tout simplement de proximité géographique (les habitants des régions frontalières étaient particulièrement vulnérables) avec la Pologne, pays considéré comme particulièrement hostile à l’URSS. Au cours des seize mois que dura « l’opération polonaise », 140 000 personnes furent arrêtées et condamnées, dont 111 000 à la peine de mort. (Source : N.V. Petrov, A.B. Roginskii, « Polskaia operatsia NKVD 1937-1938 », in A.E. Gurianov (dir), Repressii protiv Poliakov i Polskix grazdan, Moskva, Zvenia, 1997).

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