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Les violences de masse japonaises et leurs victimes pendant la "guerre de Quinze Ans" (1931-1945)

Last modified: 20 juillet 2012
Arnaud DOGLIA

mai 2011

Citer cet article

Arnaud DOGLIA, Les violences de masse japonaises et leurs victimes pendant la "guerre de Quinze Ans" (1931-1945), Encyclopédie en ligne des violences de masse, [en ligne], publié le 13 mai 2011, consulté le 16 avril 2014, URL : http://www.massviolence.org/Les-violences-de-masse-japonaises-et-leurs-victimes-pendant, ISSN 1961-9898

Le premier cas concerne une forme de brutalité interne à l’armée japonaise qui devient courante entre 1937 et 1945. Ses manifestations ne suivent pas une dynamique spécifique et se détectent à différents niveaux, rendant difficile leur catégorisation et leur insertion dans la présente chronologie. Ces exemples sont néanmoins discutés ici afin de démontrer la nature par essence plurielle de la violence de masse. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut notamment évoquer les Coréens et Taïwanais enrôlés de force dans l’armée impériale, eux-mêmes victimes de brutalités de la part des Japonais (Fujitani, 2006 : 182-196) ; ou encore des soldats brimant leurs camarades refusant de se livrer à des pillages ou des viols sur le champ de bataille. Nous pouvons aussi mentionner le cas des travailleurs coréens déportés dans les usines japonaises de l’archipel, estimés à 670 000 entre 1939 et 1945, et dont 60 000 décèdent à la suite de mauvais traitements reçus (Dower, 1986 : 47 ; Utsumi, 2006 : 102-105).

Le durcissement des conditions de vie des civils japonais en est un autre excellent exemple : la violence ne peut être simplement comprise comme phénomène purement exogène : les sujets de l’empereur sont eux aussi soumis à des difficultés structurelles, parfaitement explicitées dans les Principes nationaux de 1937 (国体の本義 kokutai no hongi), suivis de la Loi de mobilisation nationale (国家総動員法 kokka sôdôin hô) de 1938 : la population de l’archipel fait l’expérience, entre autres, du rationnement, de la mobilisation forcée et du contrôle gouvernemental sur la production, à quoi il faut rajouter la suppression des syndicats (et plus généralement la limitation drastique de la liberté d’expression). Si ces situations ne conduisent pas nécessairement à la mort violente ceux qui y sont soumis ou à des atrocités à grande échelle, ils ne sont pas non plus spécifiques à une temporalité précise et témoignent d’une violence de masse tout autant physique que mentale, ce dernier aspect n’ayant été que récemment considéré comme un sujet de recherche valide par les historiens (Yamashita, 2006 : 262-263).

Le troisième exemple est le cas des « femmes de réconfort » (従軍慰安婦 jûgun ianfu, également désignées dans la marine comme « personnel spécial » 特要員 tokuyô in) et l’institutionnalisation de l’esclavage sexuel dans la région Asie-Pacifique par l’État, l’armée et la marine du Japon. La date exacte de l’établissement de la première « maison de réconfort » est inconnue (Tanaka, 2002 : 8), mais cela ne signifie pas que cette pratique n’existe pas avant le début de l’institutionnalisation des réseaux de prostitution organisée dans ces périodes. Dans un contexte de guerre et afin d’éviter que les MST comme les viols ne deviennent endémiques dans l’armée, les autorités militaires japonaises, en accord avec le gouvernement, croient pouvoir juguler le phénomène en mettant en place un système de maisons closes peuplées de femmes coréennes, chinoises et japonaises, mais aussi néerlandaises, malaisiennes ou philippines, pour ne citer qu’elles. La grande majorité de ces femmes ne sont pas des prostituées. Elles ont pour la plupart été enlevées ou trompées sur la nature du travail à fournir (blanchisserie, travaux domestiques…), pour être ensuite envoyées dans des bordels sur une zone s’étendant de l’île de Sakhaline à l’Indonésie actuelle. Certaines d’entre elles sont des prostituées envoyées à l’étranger depuis le Japon, les karayuki san (唐行きさん). Il convient d’ajouter que malgré les deux raisons avancées par les autorités japonaise pour justifier l’ouverture de ces lieux – lutter contre le viol et les MST –, il est bien question de viols dans ces maisons closes, et leur nombre sur le terrain ne semble pas avoir diminué pour autant, indiquant l’échec de cette démarche. Il en va de même pour les MST (Yoshimi, 2000 : 66, 69-72). Comme dans le cas des victimes de la guerre BC, il est impossible aujourd’hui de donner un nombre précis de victimes, mais on estime qu’entre 50 000 et 200 000 femmes (une femme pour 40 soldats environ pour le dernier chiffre) sont soumises à ce système coercitif pour avoir des relations sexuelles avec une moyenne de 10 soldats par jour (Hicks, 1994 : 19 ; Ônuma, 2007 ; Soh, 2008 : 119-125 ; Tanaka, 1996 : 99 ; Yoshimi, 2000 : 93). Certains milieux révisionnistes/négationnistes au Japon (Nanta, 2001) prétendent encore que l’armée et la marine n’ont que peu, voire aucune responsabilité en la matière. Certes, la prostitution forcée et le viol ne sont pas un phénomène purement japonais (Yamashita, 2006 : 261), mais le fait que cette institutionnalisation des stations de réconfort soit décidée aux plus hauts niveaux de l’État justifie sa mention dans la présente chronologie. Comme dans le cas des armes BC, la violence n’est pas seulement spontanée mais aussi structurée et gérée par le gouvernement. Les expériences diffèrent quant au type de brutalités infligées, tant le but n’est pas la destruction des corps mais leur transformation en une marchandise destinée au commerce sexuel à travers le viol et la violence de masse.

Online Encyclopedia of Mass Violence® - ISSN 1961-9898